Benoit Lavigueur a testé le concept de maison passive : « C'est le T’es pas game qui m'a coûté le plus cher! », dit-il. Lire l'article de La Presse à l'adresse : www.lapresse.ca/maison/immobilier/2022-05-11/faire-le-choix-de-vivre-avec-d-autres.php

Après avoir construit en 2016 un chalet à deux logements qui satisfait aux normes de construction passive en Estrie, Benoit Lavigueur estime aujourd’hui qu’au Québec, il ne vaut pas vraiment la peine de plus que doubler les niveaux d’isolation d’une maison. Et ce, même si le coût de chauffage de son chalet n’était alors que de 78 $ par année et qu’il est possible de financer les surcoûts d’une maison passive en réduisant la superficie du bâtiment et de ses vitrages. C’est l’avis de celui qui a construit une centaine de maisons écologiques en tant que cofondateur de l’entreprise Belvedair.

C’est pour promouvoir l’aspect économique du multilogement passif que Benoît Lavigueur avait décidé de construire un chalet avec deux logements, chacun d’une superficie de 1 100 pi2. « Je calculais que faire un seul étage m'aurait coûté, avec le terrain et les infrastructures, environ 550 000 $ en tout, puis rajouter un deuxième étage m’a emmené à seulement environ 750 000 $. Par rapport à ce qu’on bâtissait comme niveau de performance [énergétique] chez Belvedair, soit un peu supérieur aux exigences du programme Novoclimat, on avait évalué à environ 25 000 $ le surcoût pour une certification Passive House, incluant peut-être une centaine d’heures d’implication de plus en recherche. Mais ayant compilé les factures, on se ramassait plus avec un 60 000 $ en surcoûts. La maison passive, c'est le T’es pas game qui m'a coûté le plus cher! », dit-il en expliquant que c’est le cofondateur de l’organisme Écohabitation, Emmanuel Cosgrove, qui lui avait lancé le défi de viser cette fameuse certification allemande. « Deux personnes au Québec avaient essayé de l’obtenir avant moi [en construction unifamiliale] et n’avaient pas réussi. Il est venu jouer sur mon ego en disant : ‘’ Si toi tu ne le fais pas, qui d'autre va le faire, au Québec?’’ »

 Normes très exigeantes

Pour décrocher la prestigieuse certification décernée par le Passivhaus institut allemand ou son pendant américain Phius, la consommation annuelle d’électricité ne doit pas dépasser 15 kWh/m2 habitable pour le chauffage et la climatisation. Toutefois, leur programme n’impose aucune façon d’y arriver, les concepteurs ayant la liberté de choisir les produits et méthodes de leur choix. En effet, les surcoûts de construction associés à l’obtention de cette certification ne concernent pas que l’isolation. Il est également nécessaire d’utiliser des produits hyperperformants, notamment au chapitre de la ventilation et de la fenestration.

« Ça voulait dire acheter un échangeur d’air qui venait d'Allemagne et que finalement personne ne voulait installer ici », explique Benoit Lavigueur, qui aujourd’hui dirige la firme de consultants Les écobâtisseurs. « Je suis devenu un spécialiste en ventilation mécnique parce que personne d'autre ne voulait s'en occuper! Les fenêtres [Munster Joinery] venaient d'Irlande et après on n’avait plus de service à la clientèle parce que son distributeur [américain, Klearwall,] semble avoir fermé ses portes, tout comme l’agence qui nous accompagnait pour la certification. »

Keven Laporte, qui construit des maisons « passives » dans la région de Mont-Tremblant, a lui aussi été déçu par les fournisseurs de fenêtres européennes certifiées Passive House. « On a déjà utilisé les produits autrichiens Internorm et Klearwall, mais quand on a eu des problèmes de qualité, le service n'était pas bon. On a demandé une soumission à NZP Fenestration [un des rares fabricants québécois de produits certifiés Passive House] et les prix étaient pas mal semblables. On va les utiliser pour la première fois. Au Québec, il y a aussi Isothermic qui vend des fenêtres certifiées Passive House. »

Benoit Lavigueur a trouvé les exigences de certification de l’institut allemand trop rigides. « On était obligé d'ajouter du gaz propane pour la cuisinière et le chauffe-eau parce que la certification allemande pénalisait l'utilisation de l'électricité. C'est vrai qu'en Europe il est préférable d'utiliser le gaz plutôt que l'électricité qui est fabriquée au nucléaire et au charbon. Donc je ne conseille à personne d'aller dans le Passive House, surtout que la certification nous amenait beaucoup de contraintes. On faisait partie des pionniers; c'était nouveau et on devait chercher l'information. » 

Propriétaire d'une maison passive qu'il s'est bâtie, l'entrepreneur général Keven Laporte favorise la double ossature murale. Formé par le pionnier québécois des maisons passives Jim Iredale qui lui a vendu son entreprise Landmark Passive House, il construit aussi des maisons homologuées Novoclimat. © André Fauteux

Surcoûts liés à la surisolation

« Isoler une maison passive, ça représente un surcoût de cellulose d’environ 20 à 25 000 $, car celle de la toiture a une valeur allant jusqu’à R-110 », explique Keven Laporte qui met 19 po de cellulose dans ses murs à double ossature.

Or, construire des murs qui peuvent parfois atteindre jusqu’à 24 po d’épaisseur engendre d’autres surcoûts, ajoute Benoît Lavigueur. « On ne le réalise pas, mais avec R-60 dans les murs [au lieu de R-24,5 résistance thermique minimale exigée par le Code de construction du Québec], globalement tu viens de grossir aussi la taille de ton bâtiment. C'est plus de toiture, plus de fondations, plus de revêtement extérieur. C'est là que les gens font souvent l'erreur en disant :  ‘’Ah c'est juste l'isolant, ça coûte pas cher.’’ Non, ton isolant, il faut qu’il tienne, et après c’est le soufflage des fenêtres [moulures requises pour combler l'espace entre le cadre des fenêtres et les finis muraux] qui devient super épais. C’est tous les autres coûts collatéraux qu'on n’évalue pas. »

Philippe Potvin Lefebvre qui dirige Toundra Construction, à Val-David, opine dans le même sens. « Un plafond R-60 ou R-80, tout le monde est habitué à ça. Mais un mur à double ossature de plus ou moins 12 pouces qui équivaut à R-36 ou R-40, c'est une semaine à une semaine et demie de plus de travail ou environ 15 000 $ de plus pour une maison de format standard. C’est un peu plus difficile à justifier, tu le fais par conviction parce que ce n'est rentable que si le client est un fanatique de la performance énergétique. Mais en fait, tout le monde est soucieux du budget. Pour la majorité des constructeurs, les maisons, c'est du beau, bon, pas cher et il faut qu'il en reste le plus possible dans leurs poches. Pour ma part, je propose tout ce qui est rentable, mais pour moi c'est aussi une question de valeurs, alors je suis prêt à dépenser plus pour tout ce qui est semi renouvelable, comme capter l’eau de pluie qui se fait plus rare. C'est une question de responsabilité sociale. Et je veux aussi m'en aller dans les maisons à consommation nette zéro d’énergie, en maximisant la performance de l'enveloppe pour éviter de devoir installer des panneaux solaires de la taille d'un champ de football. »

Pour revenir aux murs, Philippe Potvin-Lefebvre dit offrir deux différents types de murs, par souci de proposer des choix à la fois économes et efficaces. « On répond aux exigences du programme Novoclimat, mais 90 % du temps on isole à la laine de chanvre, avec un bris thermique d’un pouce et demi ou de trois pouces pour la haute performance, en polystyrène expansé ou même en panneau de chanvre ou de laine de roche. Dans un monde idéal, on veut éviter l'isolant plastique, mais il faut jongler avec les questions de budget, de performance et d’esthétique. Que le mur soit en 2 x 6 po ou en 2 x 8 po, ce n’est pas beaucoup plus cher car c'est la même main-d'œuvre. »

Parlant d’ouvriers, il dit bouder les ateliers de préfabrication qui embauchent des menuisiers sous-qualifiés sans cartes de compétences émises par la Commission de la construction du Québec. « J’ai déjà acheté des murs lainés en atelier et c’étaient des passoires. Il a fallu les ouvrir et tout recommencer parce que la pluie s’y infiltrait. » 

Le chalet Missisquoi

Le chalet passif de Benoît Lavigueur est sa centième maison écologique et la deuxième certifiée carboneutre au Québec. « À cause du gaz propane, au lieu de devoir acheter pour 1 100 $ dollars de crédits de carbone pour compenser les émissions de gaz à effet de serre associée à sa construction, la facture est montée à 1 700 $. C'est 50 % de plus juste à cause de la cuisinière et du chauffe-eau. »

Il questionne aussi l’impact climatique engendré par le fait de doubler la quantité d’isolation dans une maison. « De mettre R-60 ou R-70 d’isolant dans le plafond, ça ne fait pas une grosse différence. Mais là tu montes à R-80, R-90 ou R-110, d'un point de vue écologique ce n'est pas un avantage. Il faut juste comprendre le contexte : en Allemagne, l'énergie coûte 0,36 à 0,40 le kWh, donc jusqu’à six fois plus cher qu'ici, et elle est produite par le charbon et le nucléaire et ils en manquent. Aller dans ces enveloppes-là, c’est illogique, on est mieux de mettre cet isolant dans des vieilles maisons. Je crois encore au bâtiment performant, mais plus j'avance dans mes calculs, mes réflexions, plus je me rapproche de [normes de] Novoclimat et pas beaucoup plus haut. »

Sa conclusion est aussi déterminée par des facteurs climatiques et financiers. « J'ai un client ingénieur qui se bâtit à Eastman et qui me sortait les grilles de besoins de chauffage prévus dans les 30 prochaines années, ce qu’on appelle les degrés-jours de chauffage (DJC). Pour nous, dans la région de l'Estrie, on est à 4 500 DJC actuellement et c'est prévu qu'en 2045 ou 2050, on sera à 3 000 DJC. Donc c'est le climat de New York. Ce client se demandait si ça valait la peine de mettre plus d'isolation, car selon lui, il n’en aurait plus autant besoin dans 20 ou 30 ans. On voit que les besoins de climatisation vont augmenter, mais c’est sûr que le coût n’est pas énorme. Donc R-30 dans les murs, c'est suffisant avec les courbes de chauffage qui vont diminuer et les applications comme Hilo et Sinopé qui te permettent de moduler aussi les températures. Juste avec Hilo, dans mon cas, je travaille beaucoup à l’extérieur et j'ai réduit jusqu’à 40 % mes besoins de chauffage avec les thermostats intelligents qui me permettent de programmer la température à 10 degrés C le jour et de les repartir à distance, pour ne pas en avoir pour 3 à 4 heures à chauffer à mon retour. »

Benoit Lavigueur s'intéresse aussi à l'investissement responsable. Un de ses clients, investisseur immobilier, lui a dit qu’il était plus rentable d’investir son argent à la bourse que dans des fenêtres à triple vitrage. « Tu me dis de mettre du triple vitrage qui coûte 3 000 dollars et je vais sauver 150 dollars par année, que ça se paye sur 20 ans. Mais moi, en plaçant mon argent, je fais du 15 % de rendement avec. Donc mettre 3 000 piastres de plus en vitrage, je perds 450 piastres par année! »

Il ajoute que les prêteurs refusent généralement de financer le surcoût des maisons performantes. « La qualité n'est pas évaluée par les banques et les évaluateurs, alors souvent tu paies les surcoûts de ta poche, tu ne peux pas la financer sur l’hypothèque. Donc, l’as-tu cet argent-là, aussi? »

La fenestration

Selon Benoit Lavigueur, la tendance à surdimensionner les vitrages rend la climatisation mécanique de plus en plus incontournable, même dans les maisons performantes. « J’ai trop poussé la climatisation passive, de bien doser, mais c'est sûr que les gens veulent beaucoup de vitrage. Il faut contrôler les abus, mais plus ça va, plus j'ai de la difficulté à dire aux gens qu’ils peuvent se passer de climatisation. Moi-même qui vit sans climatisation, je vois que les canicules sont de plus en plus longues, ça devient un défi. Avoir une thermopompe pour climatiser te permet justement de l'utiliser en hiver pour le chauffage, sans aller dans un modèle à très haut performance parce qu’il va y avoir de moins en moins d'heures dans l'année où il va faire plus froid que - 25 °C. »

Tous les bâtiments que Benoit Lavigueur a construit de 2012 à 2021 étaient dotés d’un vitrage triple, mais il remet même cette option en question, préférant réduire la taille des vitrages. « Une fenêtre au verre triple coûte à peu près quatre fois plus cher qu’un mur R-30 mais elle est quatre fois moins performante. Par exemple, deux fenêtres peuvent faire baisser à R-12 la valeur isolante d’un mur R-30. »

Après la pandémie, l’utilisation du verre triple augmentait d’environ 3 000 $ le coût des fenêtres pour une maison de taille moyenne, mais aujourd’hui ce surcoût est d’environ 5 000 $, dit-il. « Et comme les gens mettent beaucoup plus de vitrage qu'avant, c'est sûr qu'en termes de rentabilité présentement je suis plus incertain, c'est une réflexion personnelle. Ce n’est plus comme avant où je disais de mettre le triple vitrage parce que ça vaut la peine pour le confort thermique et la gestion du bruit extérieur, même si la rentabilité est très, très longue à atteindre. Aujourd’hui je vais plus travailler avec les membranes faibles émissivité à faible gain solaire pour limiter les effets de la surchauffe parce que les gens mettent trop de fenêtres. Je dis souvent à la blague que les 100 premières maisons qu'on a dessinées, on calculait les ratios (de 8 à 10 % de vitrage au sud par rapport à la superficie habitable) pour éviter la surchauffe solaire, mais on se faisait répondre 100 fois la même chose : ‘’ Merci pour l'information et le calcul mais j'en veux plus ‘’, (de vitrage). Alors ça ne sert à rien de calculer, on va juste essayer de contrôler les excès de nos clients! Les gens ont bien compris qu’avec le solaire passif il faut mettre plus de fenêtres au sud, ils n’ont juste pas compris combien il faut en mettre, alors ils en mettent trop. Tu sais, on peut avoir de la surchauffe 12 mois par année, ce n'est pas juste l'été, ce n'est pas juste dans les canicules. Quand le soleil sort, il est généreux et il en donne! »

Par ailleurs, choisir le même vitrage double pour tous les murs simplifie les commandes. « Au lieu d'avoir des fenêtres avec haut gain solaire au sud et à faible gain solaire sur les autres murs, on met du faible gain solaire partout, ce qui donne une fenêtre qui est plus isolante, qui donne R-1 de plus qu'un haut gain solaire. En moyenne, en hiver, tu as quand même 20 heures de noirceur par jour pour 4 heures de soleil dans ta fenêtre. Donc pendant 20 heures elle est plus isolante puis quand il y a du soleil elle évite les surchauffes. »

Philippe Lefebvre de Toundra Construction dans son « aquarium » au vitrage démesuré imposé par Val-David. 
© André Fauteux

Philippe Lefebvre de Toundra Construction abonde dans le même sens. « Le choix de la fenestration est toujours un défi, en particulier lorsqu’il s’agit d’expliquer à ses clients que le vitrage mur-à-mur coûte une fortune et crée beaucoup d’inconfort, hiver comme été. Quand on présente une analyse énergétique montrant l’impact de limiter le pourcentage du vitrage au sud à 10 % de la superficie habitable, la plupart des clients disent : ‘’ Merci beaucoup, mais je ne veux pas vivre dans une maison passive à trop petite fenestration.’’ La mentalité est d'être ouvert sur la nature. »

Pour sa maison actuelle de Val-David, qu’il appelle son aquarium, Philippe déplore que cette municipalité lui ait imposé par erreur une fenestration surdimensionnée au sud (lire notre article Val-David mésinterprète les principes du design solaire passif). « Mon aquarium, en hiver, surchauffe constamment. Chaque matin où c’est ensoleillé, j’ouvre une fenêtres en haut, ou une ou deux en bas, et même à - 20 °C ça ne la refroidit pas tant. » Sa prochaine maison familiale sera bâtie sur un terrain à Morin-Heights et profitera de l’ombrage de nombreux arbres feuillus matures du côté sud et il se promet d’optimiser la taille de la fenestration pour équilibrer gains solaires passifs et confort. 

Isolants préférés

Benoît Lavigueur a testé plusieurs isolants muraux différents. « Pour l'isolation des murs, j'aime beaucoup la laine de roche pour sa durabilité, son pouvoir d’isoler dans le temps et sa bonne stabilité. J'utilise aussi depuis quelques années la laine de chanvre qu'on a installée à l’Oasis d’Eastman [les nouveaux pavillons écologiques du Spa Eastman]. C’est sûr, j'ai un intérêt pour les matériaux biosourcés, mais ça reste quand même un défi au niveau économique. En 2019, j'avais été en Belgique pour suivre des formations. Les Belges ont accès à des subventions pour améliorer l’enveloppe du bâtiment et même des primes, genre 25 % de plus si c'est fait à base d’un matériau biosourcé. » En plus d’être moins énergivores à produire et donc parfait dans les bâtiments visant la carboneutralité, les isolants biosourcés diffusent la vapeur d’eau, permettant ainsi aux murs humides de sécher.

« Ils résistent bien au passage du temps grâce à leur gestion de l'humidité, ce qui est un des défis des matériaux pétroliers. En Belgique, où ils font beaucoup de rénovation de vieux bâtiments, le polyuréthane a souvent foutu le bordel. Les matériaux plastiques vont garder l'humidité à certains endroits. »

Fabriqué à Val-des-Sources par Nature Fibre, le matelas Profib Mat, qui contient 92 % de fibre de chanvre et 8 % de polyester, permet aussi de construire des enveloppes de bâtiment qui diffusent la vapeur d’eau. « La laine de chanvre, ça demande un peu plus de travail pour l'installation [car c’est plus dense], mais c'est un beau produit, explique Benoit. J’aime bien maintenant qu'une entreprise en fabrique au Québec », même s’il doit l’importer d’Europe.

Pour sa part, Keven Laporte isole ses murs en faisant injecter à haute densité de la cellulose de papier journal et de carton recyclés. C’est un champion du contrôle de la qualité. « Plus on met d'isolant dans un mur, plus il est lourd et plus la densité doit donc être élevée pour éviter tout affaissement. Une densité de 3,5 livres au pied cube, ce n'est pas assez. On a fait venir le fabricant sur le chantier. Leur représentant prenait des carottes de cellulose pendant la pose et il nous a assuré qu'on avait la compaction désirée. » 

Son fournisseur, Dino Mariotti, vice-président ventes et marketing du fabricant Igloo Cellulose, explique l’importance de contrôler la vitesse de l’air et donc le débit de la cellulose soufflée dans les murs afin d’obtenir la bonne densité de compaction. « Depuis un an et demi, on fait mieux que les 3 livres au pied cube que recommande le gouvernement. On fait toujours 20 % de plus que la densité minimale, donc 3,5 lb/pi3 à 4 lb/pi3 s’il y a plus de six pouces de cellulose, 4,5 lb/pi3 s’il  y a plus de 10 à 12 pouces et 5 lb/pi3 quand c’est plus de 12 pouces. On est capable de garantir toutes les jobs avec notre test de densité. »

Entreprise québécoise fondée en 1978, Igloo Cellulose a été acquise en 2020 par le groupe français Iso Green qui possède cinq usines d’isolant cellulosique en Europe et en Amérique du Nord. « En Europe, on ne vend pas le facteur R ni l’étanchéité, dit-il. Le mot le plus important est le déphasage, c’est la clé du succès car il faut emmagasiner la chaleur. »

Le président d’Iso Green, Charles Kirié, m’a expliqué en entrevue téléphonique l’importance du déphasage thermique, soit le temps qu’il faut pour que la chaleur ou le froid traverse une paroi isolée. « Dans un plafond/grenier, il faut à peu près 8-9 heures avec la cellulose et 2,5 h avec la laine de verre. C’est une formule mathématique, les minéraliers [fabricants de laine de verre et de roche] le savent très bien. »

Bien que peu isolante, la masse thermique (ou inertie) de la maçonnerie peut stocker la chaleur ou la fraîcheur, selon les saisons, ajoute M. Kirié. « La pierre et le béton ont beaucoup d’inertie thermique. Par une canicule avec des pics à 38-39 °C, vous entrez dans une église et c’est ultra frais. Mais ça ne fonctionne pas dans un climat équatorial où la température est constamment chaude. Il faut un grand écart de températures entre le jour et la nuit pour qu’il y ait un changement de phase », c’est-à-dire pour que l’énergie change de direction, puisque la chaleur va toujours vers le froid, c’est un principe élémentaire de physique. « Par exemple, s’il fait 32-33 °C le jour et 17-18 °C la nuit, c’est très intéressant sur 24 heures. S’il n’y a pas de climatisation, la température intérieure ne va pas bouger de plus d’un degré °C avec la cellulose et de 3-4 °C avec une laine de verre. »

M. Kirié met en garde les gens qui, pour suivre la mode actuelle, se font construire des maisons avec des bâtiments noirs, qui sont surfenestrées et qui ont des murs et des planchers massifs. Cette combinaison est néfaste avec les changements climatiques qui augmentent le nombre de jours de canicule potentiellement mortels pour les ainés et les autres personnes vulnérables. « C’est très, très dangereux, une maison à fort déphasage et à fenestration ouverte. Vous créez une cocote minute en piégeant la chaleur. En Europe, on n’a jamais climatisé dans les pays du Sud parce que c’est très énergivore et c’est mauvais pour la santé, on attrape des rhumes en plein été. On construit des murs épais et blancs, avec assez peu de fenêtres et surtout des volets qu’on ferme à partir de 10-11h, quand le soleil commence à taper. En Méditerranée, on dit qu’on ferme pour garder le frais. Même chez moi, au Canada Atlantique, ma femme me chicane si j’oublie de fermer les volets! », dit cet ancien habitant du Québec qui a marié une Québécoise. Il estime « très, très stupide » de construire un bâtiment tout noir parce qu’il absorbe la chaleur solaire.

Il conclut en rappelant qu’en Europe, les maisons sont construites pour durer car elles demeurent longtemps dans la même famille : « Bâtir bien isolé, c’est pour soi et pour l’avenir, ça s’amortit sur plusieurs années. Si vous voulez revendre dans 3-4-5 ans, vous ne ferez pas de profit. Mais en mettant une surépaisseur d’isolant dans les greniers, on s’aide beaucoup parce qu’environ 40 % de la chaleur entre par les toitures, alors que pour les murs [parties opaques] c’est 20-25 %. »

Panneaux isolants

Comme panneau isolant extérieur pour couper les ponts thermiques à travers l’ossature murale et le contreventement, Benoit Lavigueur aime beaucoup le panneau de fibres de bois SONOclimat eco4 [1,5 po d’épaisseur = R-4], fabriqué à Louiseville par MSL Fibre. « Ça revient un peu plus cher qu’un panneau de polystyrène R-4 traditionnel. Mais comme le programme Novoclimat nous demande R-6 pour bloquer les ponts thermiques, ce serait le fun d’avoir un panneau de fibre de bois R-6. Comme il manque toujours un R-2 qu’il faut ajouter à l’intérieur, ça demande une autre étape. »

Pour sa part, Philippe Lefebvre de Toundra Construction préfère contreventer avec des panneaux de copeaux orientés, mieux connus sous les noms Aspenite ou OSB (pour Oriented Strand Board). Il pose un panneau de 7/16e de pouce à l’extérieur de l’ossature murale assemblée d’abord à l’horizontale, au sol.

« J'évite les laminés d'OSB/PSE [polystyrène expansé] parce que ce n'est jamais recyclé en fin de vie. Dans l'industrie, la plupart des constructeurs mettent le polystyrène sur les 2 x 6 et l'OSB dehors, mais on est supposé faire l'inverse, sauf qu'en clouant dans la mousse, elle casse et il faut boucher les trous avec du polyuréthane. »

Même si l’OSB est bourré de colle et peu isolant, il le préfère au panneau SONOclimat eco4, non seulement parce qu’il est moins cher [20 $ vs 63 $ pour l’eco4 en feuilles de 4 x 8 pi chez Home Depot en janvier], mais parce qu’il est plus structurel. « L’eco4 ne contrevente pas tant que ça si on fait une maison avec des grandes fenêtres à n'en plus finir; il faut alors ajouter des barres de contreventement. »

Benoit Lavigueur dit n’avoir jamais travaillé avec le panneau de laine de roche Comfortboard, de Rockwool. « Il revient quand même assez cher et il y a des défis de compaction, les fourrures peuvent créer des murs qui gondolent un petit peu. » Dans sa maison passive Edelweiss, Emmanuel Cosgrove avait dû utiliser des vis ultra longues pour fixer quatre épaisseurs de panneaux Comfortboard. « C'est facile à dessiner une coupe de mur, fait remarquer Benoît Lavigueur. Je mets l'épaisseur mais après ça, comment je m'arrange pour que ça tienne? Il y a toute cette notion de main-d’œuvre qui coûte plus cher, tu ne peux pas juste calculer le surcoût du matériel. »

La coupe de mur idéale?

« J'aime beaucoup protéger le pare-vapeur à l'intérieur, pour éviter qu’il soit percé sur le chantier ou dans le futur, ajoute Benoit. Donc, pour moi une coupe de mur idéale, ça serait gypse, double fourrure pour passer tes fils, après ça, un panneau de fibre de bois, ne serait-ce qu’un Tentest ou bien un autre eco4, ton pare-vapeur, ton 2 x 6 qui est facile à mettre en œuvre, les gens sont habitués de travailler avec ça. Après ça, la laine de roche ou de chanvre, puis ton panneau isolant de fibre de bois à l'extérieur pour bloquer les ponts thermiques. Pour obtenir R-6, en plus de l’eco4 il faudrait ajouter deux Tentest qui donnent R-1,3 ou 1,5 chacun selon l’épaisseur. Que tu poses un panneau R-6 ou R-4, ta main-d’œuvre est la même. Pour les coupes de mur, R-30 avec deux Tentest c’est suffisant. Quelqu’un qui a déjà une cloueuse de 5 pouces pourrait les poser de l'extérieur. Souvent, je vais le faire en deux étapes justement parce que les entrepreneurs ne veulent pas s'équiper d'une machine supplémentaire. »

Membranes européennes

Enfin, pour les membranes haute performance, Keven Laporte dit avoir cessé d'utiliser les produits italiens Rothoblass. « On perdait souvent du temps à décoller le papier qui déchirait [du côté adhésif] derrière les rubans, et la membrane pare-vapeur prenait trop d'expansion à la chaleur. La cellulose injectée était serrée le jour de l'installation, mais plus lâche le lendemain, alors on perdait la compaction. On craignait que la cellulose ne s'affaisse dans le haut des murs. Pour nos trois dernières maisons, on a utilisé les produits [suisses] SIGA. Leurs rubans ont un papier de silicone à l'arrière qui s'enlève facilement et leur membrane pare-vapeur intelligente [qui permet l’évacuation de la vapeur accumulée dans une cavité] est plus stable aux changements de température. On injecte d'abord la cellulose dans une jute percée, puis ensuite on pose la membrane intelligente par-dessus. »

Pour la très haute étanchéité de l’enveloppe, Philippe Lefebvre, de Toundra Construction, fait aussi confiance aux produits SIGA. « On respecte la limite Passive House de 0,6 changement d'air à l'heure [mesurée lors d’un test d’infiltrométrie simulant une pression de 50 pascals]. Notre dernière maison était à 0,27 et quand une autre était à 0,44, tout le monde était déçu! On met aussi beaucoup d’emphase sur la barrière antirongeurs en métal. C’est une moulure en Z de deux, trois pouces de haut qui fait la jonction entre le bas du mur et le haut de la fondation, pour éviter que les rongeurs ne mangent le polystyrène. »