Les nombreux défis d’une maison « vivante »

Les nombreux défis d’une maison « vivante »

 
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Maxime Brosseau Et Carolyn Kelly Dorais Copie

Maxime et Carolyne veulent rendre leur maison construite en 1845 autonome en eau et en énergie tout en évitant les matériaux bannis par le Living Building Challenge.

Maxime Brosseau architecte (m.brosseau@zaratelavigne.com) en collaboration avec Carolyn Kelly Dorais M.Sc.A (carolynkd@hotmail.ca)

L’humain est comme un castor : tous les deux sont les plus grands bâtisseurs qui ont un impact sur l’environnement. L’un avec ses bâtiments et l’autre avec ses barrages. Mais la comparaison s’arrête là, faisait remarquer un jour Jason F. McLennan, fondateur du Living Building Challenge (Défi du bâtiment vivant), qui nous entretenait sur la construction écologique. Quand le castor quitte les lieux, la biodiversité s’en trouve bonifiée. À l’opposé, lorsque l’humain quitte les lieux, la biodiversité en est réduite. Cette différence marquée m’a amené à me poser la question suivante : pourrait-on régénérer l’environnement avec nos bâtiments? Parmi les certifications destinées à la construction écologique, il en faudrait une suffisamment rigoureuse pour y arriver…

Entrepris en 2016, notre projet de rénovation d’une résidence unifamiliale, construite au cœur du Vieux-Sainte-Rose en 1845, tente justement de répondre à cette interrogation. Le projet Maison SaSe vise ainsi la certification Living Building Challenge (LBC). Bien qu’elle soit encore très peu répandue comparativement à la certification LEED (Leadership in Energy and Environmental Design), c’est la première à permettre d’avoir un impact positif sur l’environnement.   

Aux premiers abords, cette certification fait figure de sport extrême à côté des autres, car elle vise à réaliser sans concession 20 impératifs regroupés sous sept thèmes fondateurs — baptisés pétales par l’International Living Future Institute (ILFI) dirigé par McLennan. Ces pétales sont les enjeux liés au site, à l’autosuffisance en eau et en énergie, à la santé et au bonheur, aux matériaux, à l’équité et à la beauté. Mais comme l’a si bien mentionné Emmanuel Cosgrove dans son article sur ce programme paru en automne 2010 dans La Maison du 21e siècle, chacun de ces impératifs, pris séparément, est couramment réalisé. Le défi est de tous les regrouper dans un seul bâtiment. Alors, comment évaluer si notre maison rénovée aura un réel impact écologique positif? En analysant l’ensemble des impacts environnementaux. Pour ce faire, nous avons fait appel au Laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en écoconception (LIRIDE) dirigé par le professeur de génie civil Mourad Ben Amor, de l’Université de Sherbrooke.

Expérience de la Liste rouge

Les défis du LBC, ma conjointe Carolyn et moi les côtoyions bien avant de retirer le premier clou de notre maison ancestrale. Dans le pétale « matériaux », la Liste rouge est l’impératif le plus difficile à respecter. En fait, cela équivaut à demander aux fabricants de matériaux de faire un virage de 180 degrés en divulguant leurs recettes de fabrication, bref de dévoiler leurs secrets industriels. En effet, la certification leur exige une transparence totale : ils doivent prouver que leurs produits sont exempts des 23 produits chimiques interdits par le LBC.

À ce titre, nos échanges avec divers représentants de fabricants ont donné lieu à différents scénarios de transparence. D’abord, la plupart ne connaissent tout simplement pas la certification LBC. Pour ceux qui y montrent un intérêt, le suivi s’avère tout de même hasardeux, parce qu’ils n’ont souvent pas pu répondre à nos questions, ce qui compromet sérieusement nos chances d’obtenir cette prestigieuse certification.

Pourtant, l’ILFI a créé un système d’étiquetage nommé Declare, version optimiste de la Liste rouge qui permet de faire un choix de matériaux qui ne possèdent aucun des produits chimiques interdits. Alors, pourquoi ne pas se contenter des produits qui ont mérité le label Declare? C’est que son répertoire ne regroupe pas encore l’ensemble des matériaux nécessaires à la construction d’un bâtiment en vue d’une certification. En outre, plusieurs matériaux proviennent de l’étranger, ce qui pose problème pour respecter l’impératif de l’approvisionnement local en matériaux.

Voici les produits chimiques interdits par la Liste rouge de la certification Living Building Challenge v3.0 (et principales sources):

• les alkyphénols (finis, nettoyants et thermoplastiques);

• l’amiante (fibre isolante et ignifugeante);

• les biphényles polychlorés (BPC) (bannis mais très persistants dans les sols conatminés);

• le bisphénol A (BPA) (polycarbonate et résines d’époxy);

• le cadmium (piles rechargeables et peintures);

• le chlorobenzène (dégraissant industriel);

• les chlorofluorocarbures (CFC) (interdits mais retrouvés dans certains vieux frigos et climatiseurs);  

ILBI• le chrome VI (hexavalent) (vieux bois traité à l’arseniate de cuivre chromaté, placage de métaux, finis protecteurs, peintures anticorrosives, pigments et teintures de textiles);

• les composés organiques volatils (COV) (peintures, adhésifs et autres finis liquides);

• les composés perfluorés (produits antitaches, antiadhésifs et imperméabilisants);

• les engrais et pesticides pétrochimiques;

• le formaldéhyde ajouté (bois d’aggloméré);

• les hydrochlorofluorocarbures (HCFC) (réfrigérants et agents gonflants);

• le mercure (éclairage fluorescent et vieux thermostats);

• le néoprène (coupe-froids);

• les paraffines chlorées à chaîne courte (lubrifiants et réfrigérants dans l’industrie du métal et plastifiants et retardateurs de flamme dans les plastiques);

• le plomb ajouté (piles, stores de vinyle importés, vieilles peintures et vieux tuyaux);

• le polyéthylène chloré (CPE) (plastique rigide ignifuge) et le polyéthylène chlorosulfoné (CSM) (caoutchouc de toiture);

• les retardateurs de flamme halogénés (isolants plastiques, textiles, mousses de rembourrage);

• les phtalates (rideaux de douche, tuiles de plancher et autres produits de vinyle flexible);

• le polychlorure de vinyle (PCV ou PVC), le chlorure de polyvinylidène (CPVC) et le chlorure de polyvinyle chloré (CPVC) (couvre-planchers, stores, tuyauterie et fenêtres);

• les traitements pour bois à base de créosote, d’arsenic ou de pentachlorophénol.

 

Un avenir prometteur

Mais nous avons bon espoir de réussir à obtenir l’information nécessaire. À l’initiative du Conseil du bâtiment durable du Canada – section Québec, mon bureau d’architectes et plusieurs autres viennent de se regrouper en signant l’Initiative québécoise pour des matériaux de construction durables. Celle-ci demande officiellement aux fabricants de fournir de l’information détaillée sur leurs matériaux en toute transparence.

Néanmoins, certains produits chimiques seront difficiles à remplacer, car soit il n’y a pas d’alternative, soit la règlementation nous oblige à les utiliser. Voilà pourquoi le LBC est à la fois une philosophie, un programme de certification international ainsi qu’un ensemble de principes et d’outils de mise en œuvre pour faire évoluer le milieu de la construction. D’ailleurs, pour faciliter la tâche des équipes de conception, le ILFI présente une liste d’alternatives qui ont été déterminantes quant au respect de la Liste rouge dans le cadre d’immeubles qu’il a certifiés.

Pour nous aider dans nos recherches de matériaux sains et écologiques, nous concevons avec Québec International des activités de formation pour les fabricants, afin de les sensibiliser aux demandes du LBC. Ainsi, nous pourrons développer un dialogue avec ceux-ci pour développer des alternatives pour des produits tels le scellant pour les fenêtres, les membranes d’étanchéité pour les fondations, les robinets pour les salles de bain et les finis pour les planchers et pour le parement de bois extérieur. Car la composition de tous ces produits nous est jusqu’à ce jour inconnue, et ce en particulier pour les produits québécois. Par contre, l’alternative la plus simple pour respecter la Liste rouge est de simplifier le plus possible la construction et de prendre les produits les plus simples et les moins transformés, comme dans le choix de nos aliments. Un exemple est d’utiliser des produits bruts tels que les parements de cèdre naturel ou de bois brulé, de l’acier inoxydable pour la toiture, de la chaux pour remplacer la peinture (tout en obtenant la composition du mélange).

En général, les bâtiments durables qui nous sont présentés cachent un processus de conception et de réalisation semé d’embuches. Le public ne voit que le résultat de tout ce travail, rarement les données sur la consommation énergétique et autres performances ni sur le taux de satisfaction des usagers. Or la certification Living Building ne s’obtient qu’après un an d’occupation en fonction de performances mesurables. Le but de notre projet Maison SaSe est de démocratiser une certification aussi exigeante que celle du Living Building Challenge en démystifiant les problématiques que l’on rencontrera et en « cultivant » chacune des pétales de notre rénovation écologique.

Nous comptons bien réussir à surmonter ces défis des maisons vivantes afin de vous présenter le résultat de notre démarche l’année prochaine.

 

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