Le diagnostic et le traitement de l’électrohypersensibilité se précisent

L’oncologue français Dominique Belpomme a vu plus de 2 000 personnes électrohypersensibles dans son cabinet depuis 2009.

Deux chercheurs français viennent de développer une méthode de diagnostic et de traitement de l’électrohypersensibilité (EHS) qui devrait inciter selon eux l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à reconnaître ce « syndrome pathologique neurologique ». Un syndrome qu’ils qualifient de « nouvelle peste » parce qu’il affecte déjà des millions de personnes (au moins 3 à 5 % de la population selon divers sondages internationaux) selon leur nouvelle étude1 publiée le 11 mars 2020 sur le site de la revue scientifique International Journal of Molecular Sciences.

« Dans sa déclaration officielle de 2005 sur l’EHS, l’OMS a indiqué qu’il n’existe “aucune base scientifique permettant de lier les symptômes d’EHS à l’exposition aux CEM”… Ce n’est plus le cas. L’inflammation basique de bas grade et les états liés au stress oxydatif/nitrosatif que nous avons montrés chez les patients EHS sont remarquables, car ils confirment les effets néfastes sur la santé du rayonnement non ionisant non thermique ou d’une faible dose thermique, qui ont été prouvés expérimentalement chez les animaux et chez l’homme… en particulier dans le cerveau », écrivent le Dr Dominique Belpomme et Philippe Irigaray, respectivement président et directeur de la recherche de l’Association pour la recherche thérapeutique anti-cancéreuse (ARTAC).

Fondée en 1984, l’ARTAC était d’abord axée sur le développement de médicaments pour traiter les cancers du sein, de l’ovaire et des voies respiratoires. Depuis 2002, elle se concentre aussi sur la prévention et la santé publique, en particulier sur les liens entre les maladies et la pollution.

Depuis 2009, le Dr Belpomme a vu dans son cabinet plus de 2 000 adultes atteints d’hypersensibilité à de faibles doses de produits chimiques (mieux connue sous l’acronyme anglais MCS pour Multiple Chemical Sensitivity, dont les critères ont fait l’objet d’un consensus d’experts en 1999) et de champs électromagnétiques (CEM). On parle ici de très faibles doses qui n’incommodent pas le commun des mortels. Selon son article, 30 % de ses 2 000 patients ont simultanément ces deux maladies et la surexposition aux produits chimiques prédisposerait à l’EHS. (En 2015, sa première étude sur le sujet portait sur 727 patients hypersensibles à l’environnement.)

Le système hormonal plus actif des femmes les rend génétiquement plus susceptibles aux polluants que les hommes : elles représentent les deux tiers de patients du Dr Belpomme atteints d’EHS et les trois quarts de ceux aux prises avec les deux types d’hypersensibilité environnementale.

Le diagnostic

Avant de poser le diagnostic d’EHS, le Dr Belpomme exclut d’abord toute possibilité qu’une autre maladie explique les malaises des patients. Les symptômes les plus fréquents sont : maux de tête et fatigue (chez 88 % des patients), dysesthésie (diminution ou exagération de la sensibilité, chez 82 %), problèmes d’attention/de concentration (76 %), insomnie (74 %), étourdissements, chaleur ou douleurs dans l’oreille et perte de mémoire à court terme (70 %), acouphènes et tendances dépressives (60 %), anomalies cardiovasculaires (50 %). Ces pourcentages augmentent chez les patients atteints à la fois de MCS et d’EHS.

Outre ces critères subjectifs, l’oncologue parisien dit avoir découvert plusieurs marqueurs biologiques caractérisant souvent les patients EHS :

  • 37 % avaient un taux d’histamine sanguin élevé sans allergie associée; c’est le biomarqueur le plus évident et facile à mesurer et il témoigne d’une faible inflammation chronique; 
  • 79 % avaient de un à trois biomarqueurs sanguins de stress oxydatif/nitrosatif, dont certains comme la nitrotyrosine suggèrent une ouverture de la barrière hématoencéphalique censée protéger le cerveau contre les poisons et les microbes;
  • 20 % avaient trop d’anticorps contre l’O-myéline suggérant une réponse auto-immune dans la matière blanche du système nerveux, résultat possible du stress oxydatif/nitrosatif;
  • plusieurs avaient un ratio urinaire de créatinine vs 6-hydroxymélatonine anormal, suggérant une réduction de mélatonine biodisponible en raison de son utilisation accrue comme piégeur de radicaux libres (plusieurs études animales et humaines ont démontré que l’exposition aux CEM réduit la sécrétion de cette hormone du sommeil qui est un puissant agent de lutte contre le cancer);
  • 50 % des 32 patients EHS ayant subi un ultrason transcrânien Doppler affichaient une réduction de la pression sanguine dans les deux artères centraux du cerveau;
  • tous les patients présentaient des signes d’hypoperfusion (manque de sang et donc d’oxygène) dans la zone capsulothalamique de l’un ou desdeux lobes temporaux observé par encéphaloscan (tomosphygmographie par ultrasons pulsés). Selon le Dr Belpomme, ceci suggère des dysfonctions vasculaires et ou neuronales dues à l’inflammation du système limbique (centre des émotions et de la mémoire) et du thalamus (vigilance, sommeil, organes sensoriels).

Comme 30 % des patients ne présentaient pas de biomarqueurs anormaux, les imageries cérébrales se sont avérées essentielles pour confirmer le diagnostic d’EHS chez environ 90 % des sujets.

Traitement et pronostic

Les auteurs affirment que les symptômes d’EHS peuvent régresser avec un traitement approprié et en réduisant l’exposition aux ondes. Les traitements de choix du Dr Belpomme sont :

  • des suppléments tels la vitamine D et le zinc dont les personnes EHS éprouvent souvent de graves carences;
  • un médicament antihistaminique lorsque le taux d’histamine est trop élevé;
  • des antioxydants tels le glutathion et des médicaments antinitrosatifs lorsque c’est indiqué;
  • des produits naturels comme la Préparation de papaye fermentée Immun’Âge, dont les propriétés antioxydantes, anti-inflammatoires et immunomodulatrices sont documentées scientifiquement, et le gingko biloba permettent notamment de restaurer la pulsatilité et l’oxygénation des artères cérébraux.

Bien que la tolérance aux ondes puisse être ainsi augmentée, Belpomme et Irigaray expliquent que l’EHS est une condition permanente qui peut être aggravée selon l’exposition future aux polluants : « En cas d’absence de traitement et de protection contre les agresseurs environnementaux tels que les CEM et plusieurs substances chimiques, l’EHS peut évoluer vers certains troubles neurodégénératifs et psychiatriques, y compris éventuellement certains états apparentés à la maladie d’Alzheimer. Cependant, en traitant et en protégeant les patients le plus rapidement possible, nous n’avons jamais observé de véritable maladie d’Alzheimer chez un patient dans notre base de données. En revanche, la régression et même la disparition des symptômes d’intolérance peut survenir après le traitement et la protection des patients. Cependant, selon notre expérience et à notre connaissance, l’hypersensibilité aux CEM et/ou aux produits chimiques ne disparaît jamais, ce qui signifie… que l’EHS et la MCS semblent être associés à un état pathologique neurologique irréversible, nécessitant une prévention forte et persistante. Donc, contrairement à certaines affirmations récentes, nous pensons que ces troubles ne peuvent être simplement réduits à une déficience fonctionnelle. »

Bien que l’origine causale de l’EHS soit toujours débattue, les patients du Dr Belpomme incriminent d’abord le téléphone cellulaire (37 % des répondants), le Wi-Fi (16 %) et des produits chimiques (11 %).

En plus de recommander l’usage de technologies de télécommunications filées pour minimiser l’exposition aux CEM émis par les appareils sans fil, il préconise de réduire l’exposition aux produits chimiques le plus possible, d’utiliser des vêtements blindants ainsi que la détoxication par la mise à la terre corporelle. À défaut d’appliquer ces recommandations, il craint que la prévalence de l’EHS ne cessera de croître, en particulier chez les personnes les plus vulnérables qui requièrent une attention particulière, soit les enfants, les femmes enceintes et les malades. (Lire les mises en garde de l’organisme français Next-Up sur les kits de décharge corporelle.)

Études négatives biaisées?

Selon Dominique Belpomme et Philippe Irigaray, l’abondante littérature scientifique sur les effets biologiques des CEM artificiels pulsés et polarisés, et ce tant chez les végétaux que chez les animaux et les humains, infirme la théorie de l’effet nocebo (une peur de la nocivité des ondes) pour expliquer l’apparition des symptômes d’EHS. « Il n’existe présentement aucune donnée scientifique assez robuste pour réfuter le rôle de l’exposition aux CEM dans l’induction les altérations biologiques et les symptômes des personnes électrohypersensibles », concluent-ils. Ils soulèvent aussi les failles scientifiques présentes dans les études de provocation ayant conclu que les personnes se disant atteintes d’EHS ne pouvaient pas détecter la présence de CEM :

« (1) l’absence de critères d’inclusion objectifs, car aucun biomarqueur objectif n’a été utilisé pour définir l’EHS chez les patients EHS autodéclarés;

(2) les patients atteints d’EHS peuvent être sensibles à certaines fréquences et pas nécessairement à d’autres utilisées lors des tests de provocation;

(3) la durée d’exposition était généralement trop courte et l’évaluation faite trop tôt pour observer la manifestation des symptômes;

(4) l’association avec la MCS n’a pas été envisagée;

(5) les patients ont des défauts cognitifs et peuvent donc faire des erreurs en distinguant l’exposition aux CEM des expositions fictives;

(6) les patients peuvent répondre positivement en cas d’exposition fictive en raison d’une diminution du seuil de tolérance environnementale, ainsi qu’en raison d’un conditionnement psychologique induit par leur histoire de souffrance. »

Conclusion

En 2015, l’ARTAC organisait une conférence d’experts sur les hypersensibilités environnementales tenue à Bruxelles. L’année suivante, l’Académie européenne de médecine environnementale, dont plusieurs des mêmes experts sont membres, publiait des Lignes directrices EUROPAEM pour la prévention, le diagnostic et le traitement des problèmes de santé et maladies liés aux champs électromagnétiques. Belpomme et Irigaray affirment que leur dernière étude bonifie ces lignes directrices pour constituer la fine pointe de la science permettant de guider cliniciens, chercheurs et décideurs en matière d’exposition du public aux CEM.

Post scriptum

À la suite d’une plainte déposée par un employé de la compagnie d’électricité française ENEDIS en 2018, l’Ordre des médecins de France a condamné le Dr Belpomme à la sanction d’avertissement pour avoir posé le diagnostic d’EHS « ne reposant pas sur des données scientifiques validées ». Or plus de 200 médecins français ont posé le même diagnostic, selon les avocats Arnaud Durand et Christophe Lèguevaques, qui ont engagé des actions collectives auprès de 22 tribunaux pour le compte de 5 500 particuliers qui se disaient malades à cause du compteur électrique Linky d’ENEDIS. Contrairement au compteur nouvelle génération d’Hydro-Québec qui est doté d’antennes émettant des radiofréquences dans l’air, le Linky communique via le courant porteur. Les tribunaux des grandes instances de Grenoble, Toulouse, Bordeaux, Foix et Tours ont ordonné à ENEDIS de fournir aux personnes hypersensibles des compteurs sans modem communiquant. Selon les témoignages de ces médecins, ces appareils, qui envoient des radiofréquences sur les câbles transportant le courant domestique 50 hertz, auraient déclenché les symptômes d’EHS de ces plaignants.

  1. Electrohypersensitivity as a Newly Identified and Characterized Neurologic Pathological Disorder: How to Diagnose, Treat, and Prevent It, Dominique Belpomme et Philippe Irigaray, International Journal of Molecular Sciences, 2020, 21(6).

 

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