Santé Canada sait et tolère depuis au moins 1990 que de l’arsenic hautement cancérigène se libère du bois traité vert dont sont faits la majorité des patios du pays et plusieurs équipements de jeux pour enfants et contours de potagers.

On sait maintenant que le risque pour la santé que présente l’exposition humaine au bois traité est plus élevé qu’on le croyait auparavant, si bien que sa vente sera interdite en 2004 pour la plupart des usages résidentiels. Toutefois, médecins, politiciens, écologistes et victimes d’empoisonnement réclament une interdiction immédiate, ce que l’Europe songe à faire dès cette année.

En 1989, alors qu’elle déménageait à Smith Falls, en Ontario, toute la famille Barrie était en bonne santé. Puis la mère, Deborah, est tombée gravement malade, suivie du père et des enfants. Mme Barrie prend régulièrement de la nitroglycérine pour calmer de violents et douleureux spasmes vasculaires et son bras droit risque l’amputation. Bronchite asthmatique, cancer de la glande thyroïde, frisssons et sueurs nocturnes, douleurs aux os, vertige, nausée, troubles oculaires et de l’audition, migraines, maux d’estomac, saignements rénaux, grande fatigue, agressivité : leurs symptômes ne cessent de s’aggraver car ils n’ont plus les moyens de se payer de désintoxication par chélation.

Après une cinquantaine de visites à l’urgence, Mme Barrie s’est vue refuser l’accès à son hôpital local, et même au traitement prescrit par son neurologue. On l’a traité d’hypochondriaque et accusé de menacer la valeur des propriétés du quartier en suggérant qu’y vivre était dangereux. Pourtant, quatre voisins des Barrie sont morts du cancer, deux d’entre eux le combattent actuellement et plusieurs autres souffrent de graves problèmes de santé. Ceux qui ont déménagé ont recouvré la santé, dont deux des enfants des Barrie, qui retombaient malades aussitôt revenus à la maison.

Au printemps 1996, Mme Barrie découvre le pot aux roses, alors qu’elle souffre de troubles respiratoires en jardinant. Un voisin immédiat, aujourd’hui cancéreux, lui avoue qu’il brûle des déchets de bois depuis vingt ans. Les Barrie avaient toujours été incommodés par cette fumée, mais n’ont jamais cru qu’elle était la cause de leurs malaises cauchemardesques. En fait, leur voisin brûlait des clous faits d’aluminium et de zinc ainsi qu’énormément de bois traité à l’arséniate de cuivre chromaté (ACC), dont la fumée est hautement toxique. Comme les autorités ne l’ont jamais pris en flagrant délit, Mme Barrie ayant tenté de le raisonner avant de le dénoncer, et qu’il a cessé d’en brûler en 1997, il n’a jamais été tenu responsable de l’intoxication de ses voisins.

Plus toxique qu’on le croyait 

Ce genre d’histoire d’horreur a convaincu l’Allemagne, le Japon et la Californie (dès 1987) de sévèrement contrôler l’usage du bois traité à l’ACC. L’Union européenne, qui considère ce bois comme un déchet toxique, vient de reconnaître qu’on avait sous-estimé les risques que présente même de faibles expositions à ce pesticide. Elle s’apprête à le bannir sauf pour quelques usages industriels tels les poteaux de téléphone. Le bois traité à l’ACC est déjà interdit en Suisse, au Vietnam et en Indonésie.

Le Canada et les Etats-Unis ont décidé en février d’interdire la plupart des usages résidentiels (sauf pour les quais et fondations) à partir de 2004, mais plus de 6 000 Canadiens ont signé la pétition de Mme Barrie réclâmant son interdiction immédiate. Le grand public n’a jamais été bien informé des dangers possibles présentés par le bois traité.

Inventé en Inde en 1933, l’ACC a permis de sauver bien des forêts en protégeant le bois contre les insectes et les moisissures. Un pied cube de ce bois traité verdâtre contient de 0,25 à 2,5 livres d’arsenic insecticide, sans parler du cuivre fongicide et du chrome qui les fixe au bois. L’arsenic et le chrome sont cancérigènes et l’arsenic est un poison sans seuil de toxicité : aucune dose n’est considérée sécuritaire.

En 1990, la Consumer Product Safety Commission américaine avait estimé qu’un enfant de deux ans jouant sur de l’équipement de bois traité pouvait ingérer jusqu’à 2016 microgrammes d’arsenic, mais déclarait le risque acceptable, ce qui a satisfait les experts de Santé Canada.

En 1991, le ministère publiait un obscure bulletin Actualités sur le sujet, mais il ne s’est pas rendu chez les marchands de bois. On y déconseillait notamment d’en éviter le contact direct avec la peau et la nourriture, ce qui n’a pas empêché de fabriquer des millions de tables de pique-nique en bois traité. Manger souvent sur de telles tables peut causer des dermatites, des maux d’estomac et des maux de tête, a appris Mme Barrie.

Le ministère n’a pas tenu compte des recommandations de son chercheur, Dieter Riedel, qui disait notamment que le bois traité ne devrait pas venir en contact avec l’eau de baignade.  » J’ai effectivement recommandé qu’on l’éloigne des enfants « , a-t-il confirmé au quotidien d’Ottawa The Citizen.

Le ministère réévalue officiellement depuis 1992 le risque que ce pesticide représente pour les enfants, et conjointement depuis 1994 avec l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis (EPA). Ce long délai n’a rien à voir avec la science et tout à voir avec la politique et l’argent « , me disait en entrevue l’ancien patron de la Division des maladies liées aux produits à Santé Canada, le Dr Ed Napke. Selon ce médecin, le ministère aurait dû bannir le bois traité à l’ACC en 1990, ou à tout le moins mieux informer le public des risques.

Le bois traité représente un marché annuel de 750 millions de dollar au Canada, soit le double per capita du marché américain. Depuis 25 ans, les ventes ont été multipliées par 14. Puissant lobby !

Selon Time Magazine, près de 98 % du bois utilisé à l’extérieur est traité à l’ACC. En 1999, il s’est vendu l’équivalent de 800 000 balcons de 12 pieds par 16 pieds produits par 67 usines. Tout ce bois contenait pas moins de 1,5 millions de kilos d’arsenic. On estime qu’en 2010, il y aura assez de déchets de bois traité à l’ACC pour construire un trottoir de trois pieds de large pouvant se rendre à la lune !

Pourtant, il n’est pas nécessaire pour le bois posé à la verticale, qui résiste à la pourriture s’il n’est pas en contact avec le sol ou une source constante d’humidité. Une étude effectuée en 1990 sur quatre marques importantes de bois traité, a démontré qu’aucun des échantillons ne satisfaisait à la norme canadienne (CSA 080-M 1983) de pénétration ou de rétention du pesticide. La quantité d’ACC lessivée du bois dépend de plusieurs facteurs, dont la qualité du traitement, qui consiste à imprégner le produit sous pression dans du pin jaune fendillé mécaniquement pour faciliter la pénétration.

Santé Canada estime qu’en moyenne, dix pour cent de l’arsenic sera libéré en 20 ans. Le bois traité en hiver et vendu au printemps en lessive généralement davantage car il n’a pas eu le temps de bien sécher. Appliquer un scellant au polyuréthane ou une peinture à l’huile réduit le lessivage de 80 à 97 %, mais il faut répéter l’opération à chaque année.

Impacts sur la santé 

Des tests de cheveux, de sang et d’urine ont démontré que les membres de la famille Barrie souffrent de déminéralisation importante et d’intoxication à l’aluminium, au plomb et au cadmium, notamment. L’arsenic n’est apparu que dans un seul test.  » Il est très difficile à déceler sans biopsie, explique Mme Barrie. Le corps en élimine rapidement les trois-quarts et l’autre quart se loge dans les os, le cerveau et autre tissus. « 

À long terme, l’exposition à de faibles quantités d’arsenic, via la peau, les poumons ou la bouche, peut causer le cancer de la peau, du poumon, de la vessie et du foie, et elle est soupçonnée de causer le cancer des reins, de la prostate et du canal nasal, selon l’Académie nationale des sciences américaine. De plus, c’est un produit neurotoxique à faible dose, tout comme le chrome inorganique. Comme les enfants mettent souvent leurs doigts dans leur bouche et qu’ils se frottent souvent les yeux, l’Institut canadien de santé infantile déconseille aussi l’usage du bois traité partout où ils circulent.

Aux Etats-Unis, on a découvert que le bois traité peut lessiver des doses dangereuses d’arsenic pendant plusieurs années. À Seattle, dans l’État de Washington, Erick et Alex Whittrock ont souffert de nombreux symptômes pendant dix ans après que leur père leur ait construit des balançoires et un carré de sable en bois traité alors qu’ils avaient respectivement 10 et 8 ans. Ils ont souffert de problèmes de vision, mais Alex faisait aussi des crises au point d’être violent. Après une décennie à faire le tour des médecins sans succès, le Healthy Building Network leur a suggéré des tests d’urine et de sang : leur taux d’arsenic corporel était faramineux.

L’organisme de construction saine échantillonna donc leur terrain et leur équipement de jeu conformément aux normes fédérales. Sous les balançoires, on a mesuré 154,4 parties par million d’arsenic, soit huit fois la norme à laquelle l’état ordonne une décontamination. Le plus épeurant, c’est que la surface de la balançoire elle-même lessivait 802 microgrammes par 100 centimères carrés, davantage que le réseau n’avait jamais mesuré. Plusieurs enfants ainsi intoxiqués aux métaux lourds sont faussement diagnostiqués comme étant dépressifs ou présentant un déficit attentionnel.

La fumée et la cendre de bois traité son hautement toxiques car la combustion concentre les poisons. C’est ainsi que 22 vaches sont mortes au Minnesota en mangeant ces cendres. À l’échelle de la planète, le plus grand problème est celui des tonnes d’arsenic et de chrome qui se lessivent et s’accumulent inévitablement dans le sol et dans les eaux souterraines, à cause de la pluie et de la mise aux rebuts du bois traité dans des sites d’enfouissement non étanches.

Le médecin chef d’Ottawa se prononce 

Depuis trente ans qu’Ottawa et Washington tergiversent sur la toxicité du bois traité, le médecin chef de la Ville d’Ottawa, le Dr Rob Cushman, a décidé de prendre position, le 26 septembre dernier : il recommandait à Hydro Ottawa, à Bell Canada et surtout aux conseils scolaires et garderies de sa région d’en éviter carrément l’usage.  » Quand la pluie tombe sur le bois traité à l’ACC, écrivait-il, elle peut lessiver de l’arsenic, un produit chimique poison pouvant causer le cancer et d’autres problèmes de santé. L’on trouve des niveaux élevés d’arsenic à la surface du bois traité à l’ACC et dans les sols sous les installations. « 

Le Dr Cushman recommande plutôt l’usage de matériaux alternatifs tel le cèdre, le béton, la pierre, les composites bois-plastique et le métal. Des agents de conservation américains moins toxiques, le citrate de cuivvre et l’ammonium de cuivre quaternaire, vient d’ailleurs d’être homologué par Santé Canada. Le cèdre, qui résiste à la pourriture pendant des années, peut être acheté directement d’une scierie à prix très compétitif.

Et ce printemps, une compagnie de Jonquière, Pluricapital, commercialisera le bois Perdure, un bois torréfié. Cuit au four à haute température, il est des plus résistants à la pourriture et aux insectes qui n’ont alors plus de nutriments à se mettre sous la dent.

Un enfant exposé sur 500 ferait un cancer 

Le bois traité a fait les manchettes abondamment à travers l’Amérique du Nord, en 2001. Notamment parce que le gouverneur de la Floride, Jeb Bush, frère du Président George W. Bush, a fermé l’accès à des douzaines d’équipements de jeux traités. On estime que 30 000 tonnes d’arsenic ont été utilisées dans ce royaume des insectes et premier marché américain de l’ACC.

Depuis 1997, des experts ont découvert que la quantité d’arsenic accumulée dans le sol sous ce genre d’appareils dépassaient de jusqu’à 35 fois la norme pour les terrains contaminés. Il n’en fallait pas plus pour que des avocats intentent des poursuites contre les fabricants et détaillants, dont plusieurs se sont réglées hors cour ou par condamnation en faveur des victimes. D’importants fabricants d’équipements de jeu comme PlayNation de même que la compagnie Walt Disney ont cessé d’utiliser ce produit.

En novembre, deux sérieux groupes de recherche américains publient une bombe : en se basant sur la quantité d’arsenic mesurée à la surface du bois traité acheté dans 18 magasins Home Depot et Lowe’s, respectivement premier et deuxième vendeurs de bois aux États-Unis, ils estiment qu’un enfant sur 500 jouant régulièrement sur du bois traité en développera éventuellement un cancer.

La quantité d’arsenic qui se libérait était en moyenne 120 fois la norme permise dans un verre d’eau de six onces, ont découvert l’Environmental Working Group et le Healthy Buildings Network. Une planche de 12 pieds contenait une once d’arsenic, soit assez pour tuer 250 personnes !

Finalement, en décembre, des scientifiques réunis par l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis (EPA) déclaraient qu’il est urgent de tester l’urine des enfants pour vérifier s’ils ont été exposés à des niveaux dangereux d’ACC sur les terrains de jeux et patios en bois traité. Aucune telle recommandation n’a été faite au Canada, mais plusieurs écoles et des villes comme Québec ont entrepris l’élimination systématique des jeux de parc en bois traité pour les remplacer par du mobilier en métal ou en plastique recyclé, rapportait le quotidien Le Soleil en novembre.

L’industrie ne tient pas promesse 

Les gouvernements ont fait confiance à l’industrie qui, en 1984, promettait d’informer le public des précautions à prendre (lire l’encadré) en utilisant leur produit. Les détaillants, non obligés de le faire, ne véhiculent pas ces informations qui pourrait nuire à la vente. Ces conseils ne s’adressaient qu’aux travailleurs – l’un d’eux, qui a trop respiré de sciure car il travaillait sans masque, a perdu sept pintes de sang – et ne tiennent pas compte de la plus grande sensibilité des enfants. Environnement Canada vient d’exiger que les détaillants informent le public des précautions à prendre en utilisant du bois traité à l’ACC.

La direction de la santé publique de sa région et le ministère ontarien de l’Environnement ne retournent plus ses appels de Deborah Barrie. Qu’importe : elle poursuit son combat pour éviter que d’autres familles soient empoisonnées comme le fut la sienne. Bien que sa vie soit ruinée à bien des égards, son mari ayant notamment perdu 100 000 $ de salaire pour cause de maladie, elle persiste et signe :  » Ils ne peuvent m’enlever ma dignité. « 

Plus de détails dans nos numéros de 2002 et 2003.

Ressources : 

Bois Perdure (traité à haute température) :  www.perdure.com

Association canadienne des médecins pour l’environnement : www.cape.ca

CCA Pressure treated wood information : www.noccawood.ca

Environmental Working Group : www.ewg.org

Avis de Santé Canada sur le bois traité à l’ACC : www.hc-sc.gc.ca/cps-spc/pubs/pest/_fact-fiche/cca-acc/index-fra.php  

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