Alimentation cétogène : un excès de gras moins dangereux que le sucre?

Le régime cétogène peut entrainer de la malnutrition et de l’hypertension, déclarait le docteur Dominique Cellier, médecin spécialiste en métabolique et nutrition au Centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard à Lyon, dans un article publié en juillet dernier sur le site du magazine français l’Express. Pourtant, d’après ses adeptes et de nombreuses études, ce type d’alimentation serait au contraire très bénéfique pour le cœur et le cerveau et ferait même maigrir, en plus de combattre les douleurs et maladies chroniques, comme le diabète de type 2 et l’hypertension.

Certes, ce régime radicale, très faible en glucides et très riche en gras, n’a rien d’une mode passagère : il fut conçu en 1920 par des chercheurs du Centre hospitalier Johns Hopkins aux États-Unis, pour traiter les enfants épileptiques réfractaires aux traitements médicamenteux classiques. L’alimentation cétogène est aujourd’hui extrêmement populaire, notamment auprès des athlètes d’endurance. Elle vient d’être adoptée par le pharmacien Jean-Yves Dionne, réputé chroniqueur télé et expert en santé globale, qui recommande un récent livre québécois axé sur ce régime LCHF (Low Carb High Fat), Perdre du poids en mangeant du gras avec l’alimentation cétogène et faible en glucides, de l’animatrice radio Josey Arsenault et Dre Èvelyne Bourdua-Roy, omnipraticienne (Éditions Pratico-Pratiques, 2018, 224 pages). Après avoir toutes deux perdu 30 livres en adoptant cette alimentation, elles  le qualifient de mode de vie permanent plutôt que de diète temporaire. « Ce mode de vie me rend heureuse. Comment ne pas l’être en mangeant du bacon quotidiennement? », écrit dans ce livre Josey Arsenault, dont le site web s’appelle justement vivelebacon.com!

Les corps cétoniques

De quelle façon une alimentation dont les principes sont contraires à l’alimentation préconisée par les nutritionnistes peut-il combattre l’obésité et le diabète de type 2? Le régime cétogène semble produire le même effet sur l’organisme qu’un jeûne : quand le corps manque de sucre pour produire son énergie, le foie puise alors dans les réserves de graisse qu’il transforme en corps cétoniques (ou cétones), plus énergétiques que le glucose. Or ce processus, appelé lipolyse, est bloqué par l’insuline, hormone sécrétée par le pancréas pour abaisser la glycémie (taux de sucre) qui augmente notamment à cause de la consommation de glucides. La prise de poids ne dépendrait donc pas uniquement de l’ingestion de calories.

En général, seule la forme stricte de l’alimentation cétogène permet de produire ces cétones qui deviennent le principal apport énergétique. Elle préconise un apport en glucides de moins de 20 gr par jour, soit aussi peu que 3 % de l’apport quotidien total en calories, pour un adulte moyen. Or le Guide alimentaire canadien recommande au moins 300 gr de glucides par jour, ou plus de 60 % des apports caloriques quotidiens. Pour compenser l’absence de glucides et apporter assez d’énergie au corps, l’alimentation cétogène prône un apport calorique quotidien en lipides d’au moins 75 % et un maximum de seulement 10 à 15 % pour les glucides et les protéines, ces dernières étant tout aussi nocives que les glucides si on les consomme en grande quantité.

© Perdre du poids en mangeant du gras

© Perdre du poids en mangeant du gras

La forme stricte exige que l’on oublie totalement sucres raffinés, céréales à déjeuner, pâtes, farine de blé, pâtisseries, boissons gazeuses, fruits en conserve, desserts, gras trans (comme la margarine totalement ou partiellement hydrogénée) et huiles végétales industrielles (tournesol, canola/colza, carthame, pépin de raisin, maïs, coton) bourrées d’acides gras oméga-6 polyinsaturés. Ceux-ci sont pro-inflammatoires lorsque présents en trop grande quantité par rapport aux oméga-3 (ratio 15:1 et plus, comme c’est le cas de notre alimentation moderne). Elle exige aussi que l’on réduise radicalement sa consommation de céréales, de légumes racines (pommes de terre, navets, carottes, etc.), de maïs, de fruits séchés, de fruits sucrés (bananes, dattes, mangues…) et de légumineuses (lentilles, pois chiches, etc.).

Si cela ne vous convient pas, que vous n’êtes pas malade ou en surpoids, Arsenault et Bordua-Roy recommandent la version libérale (moins de 100 g de glucides par jour) ou la version modérée (moins de 50 g), qui représentent entre 5 et 15 % des apports caloriques quotidiens en glucides chez l’adulte. « Certaines personnes, selon leur génétique et leur niveau d’activité physique, entre autres, peuvent entrer en cétose nutritionnelle en s’en tenant à cette quantité [20 à 50 g] de glucides nets par jour, expliquent-elles dans leur livre. Les avantages et les bienfaits associés à l’alimentation faible en glucides peuvent se faire ressentir, dont le renversement du diabète de type 2, l’abaissement de la tension artérielle, la réduction de la douleur chronique et la perte de poids. »

 

Journée type de l’alimentation cétogène

Déjeuner : deux oeufs avec bacon et champignons sautés dans le gras de bacon;

Dîner : un peu de roquette avec boeuf haché, avocat et morceaux de cheddar

Collation : yogourt à 10 % de matières grasses

Souper : poitrine de poulet, sauce à la crème, et chou-fleur en purée avec beaucoup de beurre et beaucoup de parmesan.

Source : https://www.tvanouvelles.ca/2018/02/02/perdre-du-poids-en-mangeant-plus-de-gras

 

Des résultats probants

Mais peut-on vraiment maigrir en mangeant gras? « Voilà plusieurs décennies que nous avons majoritairement adopté une alimentation faible en gras. Force est de constater que cela ne nous a procuré ni santé ni minceur, en plus de nous laisser souvent sur notre faim », affirment Arsenault et Bordua-Roy. Médecin de famille depuis 2015, la Dre Bourdua-Roy s’est spécialisée en obésité et utilise cette alimentation comme outil thérapeutique depuis février 2017 à la Clinique Reversa qu’elle a fondé à Montréal. C’est la seule clinique au Québec à offrir un suivi médical multidisciplinaire aux adeptes de l’alimentation faible en glucides. « Des les premières semaines, j’ai eu la chance de faire quelque chose de rare en médecine, écrit-elle : « déprescrire » des médicaments parce que certains de mes patients allaient mieux! » En fait, contrairement aux conclusions des études financées par l’industrie du sucre pour diaboliser le gras, ce serait plutôt le sucre qui augmente les risques de maladies du cœur (lire l’article du New York Times How the Sugar Industry Shifted Blame to Fat).

En entrevue avec La Presse+ cet été, Dre Bourdua-Roy précisait qu’il n’est pas nécessaire de se gaver de bacon pour adhérer à l’alimentation cétogène. « Le bacon, c’est marketing, glamour; l’aliment interdit qui exerce un pouvoir de séduction. Mais l’alimentation faible en glucides prône surtout les aliments entiers sains et naturels, l’élimination des produits transformés, les bons gras naturels et la réduction des gras qui contiennent trop d’oméga-6. On peut l’adopter tout en mangeant méditerranéen ou végétarien. »

Selon la quatrième de couverture, ce livre « offre des explications claires sur les grands principes de l’alimentation faible en glucides et à haute teneur en bons gras naturels [comme l’huile de chanvre et les œufs], incluant tous les mythes qui l’entourent, tels les impacts sur le cholestérol et les maladies cardiovasculaires. Il vous propose une foule de recettes savoureuses faciles à cuisiner ainsi que plusieurs trucs et astuces pour bien réussir votre changement d’alimentation. » Le mot clé ici est réussir, car il est difficile d’adopter cette alimentation et un suivi médical continu est nécessaire, surtout pour les gens qui souffrent d’une maladie chronique et qui appliquent rigoureusement ses principes (20-30 gr de glucides par jour) pour en tirer tous les bienfaits. Jean-Yves Dionne a décidé de tenter l’expérience céto (on dit souvent aussi keto, de l’anglais ketogenic) qu’il a entrepris le 4 février 2018. Le populaire pharmacien dit prêter ainsi son corps à la science afin d’abaisser sa pression sanguine qui frise l’hypertension et le risque de ses antécédents familiaux pour la maladie d’Alzheimer (le cerveau se nourrit des gras).

Trois points de vue

Jean-Yves Dionne a adopté le régime céto en février 2018. Six mois plus tard, il racontait sur son site Franchement santé qu’il avait perdu 6,8 kilos, qu’il ressentait plus d’énergie et qu’il avait plus d’endurance. Ce n’est pas tout : il avait regagné 2,7 % de masse musculaire, réduit ses taux d’insuline, de mauvais cholestérol (LDL), de triglycérides et de gras viscéral, sa peau avait rajeuni et il avait éliminé son hypoglycémie et ses fringales. Selon lui, ce n’est pas seulement parce qu’on fait moins d’exercice qu’on prend du poids. « Suivre le guide alimentaire de son pays n’est ni un gage de minceur, ni de santé », dit-il. Même s’il faut suivre le régime de façon rigoureuse pour profiter des bienfaits des puissantes cétones (effet anti-inflammatoire, alcalinisation cellulaire, augmentation du glutathion…), il recommande à tout le moins de ne pas consommer plus de 50 à 100 gr de glucides par jour et d’augmenter sa consommation de bons gras.

Pour ma part, étant un ancien végétarien qui aime les œufs et le poulet bio, bien que j’apprécie le goût du bacon, des fromages, du saucisson de Gênes et de la viande fumée, je n’en mange presque jamais, à part un peu de fromage de chèvre et un peu de beurre (et huiles d’olive et de coco) dans mon pop corn. En plus d’être intolérant au lait, l’idée de manger quotidiennement de la crème 35 %, des charcuteries classées « cancérogènes pour l’humain ») et de la viande rouge classée « probablement cancérogène » me rebute, sans parler de l’impact catastrophique de l’élevage industriel sur l’environnement et le bien-être des animaux.

Quant à lui, le Dr Martin Juneau, cardiologue et directeur de la prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal, ne déconseille pas l’alimentation cétogène. Il trouve ce sujet controversé « important », confiait-il dans l’excellent dossier de La Presse+ : « De grandes études se mettent actuellement en branle afin d’observer si les cétones ne pourraient pas aider à la prévention des troubles cognitifs, comme la démence. » « Je préfère une diète à base de végétaux, a-t-il expliqué au réseau TVA. Mais je dis aux gens : si vous voulez tenter la diète keto, que vous avez essayé d’autres choses et que ça ne marche pas, aucun problème. » L’alimentation céto peut selon lui fonctionner « dans certains cas », notamment si on mange des gras « de bonne qualité » (avocat, huiles végétales, noix, graines) et si on limite sa consommation de gras saturés (beurre, viande, huile de coco…) à 10 % de l’apport quotidien total en calories. « Je pense que la confusion vient du fait que notre réponse est individuelle. Il y a probablement des gens dont le métabolisme ralentit davantage lorsqu’ils mangent du sucre, alors que d’autres répondent mieux à un régime faible en gras », ajoutait le cardiologue.

Je recommande fortement aux gens qui sont intrigués par ce mode alimentaire de lire les articles de Jean-Yves Dionne sur le sujet, ainsi que les questions et réponses qui les suivent, de même que les renseignements sur sa page Facebook. Pour soulager le colon irritable, cet expert (comme plusieurs autres) conseille d’éviter les glucides dits FODMAP (Fermentable Oligosaccharides, Disaccharides, Monosaccharides, and Polyols) comme le fructose, le lactose, le sorbitol, le xylitol, etc. Pour éviter une carence en fibres, il conseille la consommation de graines oléagineuses comme le chia. « Oui cette diète est risquée, dit-il. C’est pourquoi il faut la faire correctement ». Voici une autre de ses réponses qui résume bien sa pensée : « Mange des vrais aliments, les moins transformés possible. Oublie les règles et autres thèses. Prends conscience des glucides et autres sucres rajoutés et essaie de les limiter à 100 g par jour ou moins. Mange plus gras, mais fait attention aux huiles végétales riches en oméga 6 [NDLR : les huiles industrielles mentionnées ci-haut peuvent entrainer une certaine inflammation chronique qui peut devenir dangereuse, tout comme les oméga 6 présents dans les céréales, les graines, les oeufs, les viandes, les poissons et les produits laitiers]. Surtout, évite les fritures, consomme des légumes hors terre, verts et colorés. Évite les féculents comme la pomme de terre, etc. Le reste, amuse-toi !!! »

Enfin, le livre de Josey Arsenault et Èvelyne Bordua-Roy comprend un chapitre intéressant sur les mythes concernant l’alimentation cétogène. On y apprend notamment qu’il est faux de croire que les gras saturés naturels sont nocifs pour la santé. Ce livre fait œuvre utile en nous rappelant les dangers de l’excès de glucides et en déboulonnant plusieurs mythes sur les gras. Certes, les versions libérale et modérée de l’alimentation cétogène ne peuvent qu’être bénéfiques pour bien des gens. À vous de décider si vous voulez adopter la version stricte, ou du moins faire comme Josey Arsenault qui s’est dit : « OK, je plonge, je me donne deux semaines pour essayer et au pire, je reviendrai à mes anciennes habitudes et tenterai de réparer les  »dégâts »! »

À lire

Les gras : comment s’y retrouver? (Spa Eastman)

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