Le Code de gestion des pesticides bonifié

 

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Jean-Dominic faisait la Une de notre magazine en février 1995 et en mars 2002.

En 1996, des parents de l’Île-Bizard consultent la dermatologue June Irwin avec leur enfant de dix ans, Jean-Dominic Lévesque-René, atteint d’urticaires et de ganglions enflés. Après analyses, le résultat est révélé : il souffre du lymphome non hodgkinien (LNH), un cancer du système immunitaire lié au 2,4-D. Cet herbicide est utilisé couramment sur les terrains de golf, les fermes et les pelouses de ce quartier de l’ouest de Montréal. Le 2,4-D compte parmi les pesticides dont la vente et l’application furent interdites dix ans plus tard sur les pelouses du Québec, en vertu du Code de gestion des pesticides. Ce Code, jugé incohérent et incomplet, sera mis à jour cet automne dans le cadre de la Stratégie québécoise 2015-2018 sur les pesticides. Une stratégie à la fois célébrée et critiquée par les spécialistes. Enquête.

Éveillé comme peut l’être un enfant de dix ans, Jean-Dominic associe rapidement son cancer et celui de plusieurs enfants de son entourage à l’exposition aux pesticides. « J’ai fait le lien entre l’herbicide et mon cancer et celui de 12 autres enfants vivant dans le voisinage. Il n’était pas normal de voir autant d’enfants cancéreux dans une même région. C’est à ce moment-là que j’ai pris la décision de lutter contre l’utilisation des pesticides », relate  Jean-Dominic, aujourd’hui âgé de 30 ans et ancien conseiller municipal de l’arrondissement montréalais L’Île-Bizard — Sainte-Geneviève.

Dre June Irwin vit sur la ferme familiale, à Hudson.

Dre June Irwin vit sur sa ferme, à Hudson. © André Fauteux

C’est tout en luttant contre ce cancer qui a failli l’emporter que Jean-Dominic multiplie les marches et les manifestions pour demander l’interdiction des pesticides sur nos terrains. Il s’appuie sur les recherches du docteur Irwin qui découvre diverses études liant directement l’exposition au 2,4-D et un risque accru de développer un LNH. Premier médecin québécois à dénoncer les dangers associés aux herbicides dans les années 80, June Irwin a constaté chez ses patients et dans ses lectures que plusieurs pesticides que nous appliquons à la maison peuvent être toxiques pour les systèmes nerveux et immunitaire, notamment. « En 1990, une étude effectuée par l’Institut national du cancer des États-Unis a révélé que les fermiers utilisant cet herbicide pendant 21 jours dans l’année ont quatre fois plus de risques d’attraper cette maladie », nous a précisé Dr Irwin en entrevue.

La dermatologue a réussi à faire interdire l’usage de pesticides sur les pelouses pour des raisons cosmétiques à Hudson, sa municipalité de résidence, en 1991. Contestée devant les tribunaux par l’industrie, la légalité du règlement fut confirmé par la Cour suprême du Canada dix ans plus tard. Selon la Cour, les municipalités ont le droit d’appliquer le principe de précaution dans le but de protéger la santé de ses citoyens. Ce jugement a ouvert la porte pour l’adoption du Code québécois de gestion des pesticides qui interdit notamment l’application de quatre formules de 2,4-D sur les pelouses domestiques.

Grâce aux efforts du Dr Irwin, l’usage cosmétique du 2,4-D et certains autres pesticides sur les pelouses domestiques est aujourd’hui interdit dans tout le Canada. « Cet herbicide est certes interdit, mais il reste que plusieurs autres herbicides encore autorisés peuvent causer de graves maladies. Raison de plus de doubler de vigilance et de contrôle », commente ce médecin qui pratique à Pointe-Claire en précisant qu’il n’y a pas que les fermiers qui peuvent être touchés : « Les enfants jouant sur les pelouses pulvérisées d’herbicides le peuvent tout autant. » En effet, une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) révèle qu’en 2004, des analyses d’urine ont permis de détecter la présence d’insecticides organophosphorés d’usage résidentiel dans 98 % des échantillons. Et pas moins de 15 % des échantillons d’enfants contenaient des traces d’herbicides.

Pour sa part, Rohini Peris est tombée gravement malade en 1993 quand des pesticides furent appliqués chez un voisin aux prises avec des araignées. Ecchymoses, fatigue extrême, fissures dans la plante des pieds et la paume des mains, troubles cardiaques, etc. Deux ans plus tard, elle consulte le Dr Irwin qui détermine enfin son diagnostic grâce à un laboratoire américain qui teste le sang, l’urine mais aussi les cheveux et le gras corporel : elle est atteinte d’hypersensibilité chimique multiple, syndrome dont souffre environ 3 % de la population, selon Statistique Canada. C’est ce qui incitera plus tard cette résidante de Dollard-des-Ormeaux et son mari Michel Gaudet à se joindre à la Coalition pour les alternatives aux pesticides (CAP). Après la fusion de l’organisme avec Équiterre, ils fondent l’Association pour la santé environnementale du Québec (ASEQ). « Un des produits qu’elle ne supportait pas était le lédon, une plante qu’on utilise pour fabriquer des shampooings anti-puces pour chien », raconte Michel Gaudet.

Aujourd’hui, Rohini Peris poursuit sa cause en aspirant à une meilleure reconnaissance de l’hypersensibilité environnementale comme maladie liée aux polluants, dont les pesticides.

 

A crop duster flying low and spraying tulip fields

L’atrazine, qui nuit notamment à la fertilité masculine, est souvent appliqué par la voie des airs. Or les pesticides appliqués dans le sud est détectable dans la chair des animaux de l’Arctique. © Emagazine

Interdits ailleurs mais pas au Québec

Un pesticide est un produit chimique utilisé pour exterminer les insectes (insecticides ou insectifuges), les rongeurs (rodenticides), les mauvaises herbes (herbicides), les arbres malades (arboricides) ou pour combattre les maladies causées par les champignons (les fongicides). Ce n’est pas parce que leur usage est homologué par Santé Canada qu’ils ne présentent pas de risque pour la santé, notamment des enfants.

L’insecticide le plus utilisé au Québec, le naphtalène (aussi appelé naphtaline et ingrédient retrouvé dans les boules à mites) est un pesticide toxique et potentiellement cancérigène. Il est pourtant interdit depuis longtemps, dans plusieurs pays européens, dont la France, selon Edith Smeesters, la biologiste qui a fondé la CAP en 1999.

Aujourd’hui, environ 614 pesticides contenant des pyréthrinoïdes sont homologués au Canada, selon le site de l’organisme Équiterre. On retrouve les pyréthrinoîdes notamment dans les shampooings anti-poux, les vaporisateurs anti-puces et d’extermination des insectes volants. Les pyréthrinoïdes peuvent parfois être très toxiques s’ils sont mal utilisés. Leurs effets néfastes sur la santé humaine ne se limitent pas aux allergies cutanées, aux diarrhées ou aux vomissements. « Ils peuvent causer de graves problèmes de santé, à long terme », confirme Onil Samuel, conseiller scientifique à l’INSPQ. Ils peuvent notamment entraver le développement neurologique de l’enfant et ils sont potentiellement cancérogènes, selon lui. Plusieurs d’entre eux nuisent aux systèmes reproducteur, immunitaire, endocrinien et neurologique. « Ils peuvent exposer leur utilisateurs à la maladie de Parkinson », précise M. Samuel.

Les pyréthrinoïdes peuvent également être à l’origine de troubles comportementaux et d’apprentissage, même de troubles du spectre de l’autisme chez l’enfant, selon le site Internet d’Équiterre qui ajoute : « Les pyréthrinoïdes peuvent déclencher l’asthme chez les personnes sensibles, comme l’illustre le cas d’un enfant aux États-Unis décédé d’une crise d’asthme après avoir traité son chien avec un shampoing contenant de la pyréthrine. »  

 

Maisons contaminées par les fermiers

Nadine Bachand, chargée de projet et spécialiste des pesticides chez Équiterre, cite d’autres pesticides encore utilisés au Canada et pourtant interdits en Europe car menaçant la santé humaine ou animale : les néonicotinoïdes, l’atrazine et le glyphosate (le tristement célèbre Roundup fabriqué par Monsanto, géant américain acheté récemment par l’allemand Bayer qui fabrique aussi des médicaments comme l’Aspirine). Répandus par le vent, ces pesticides agricoles contaminent souvent les résidences à proximité des fermes… et même les animaux du Grand Nord!

En juin 2015, Équiterre a présenté au ministre de l’Environnement, David Heurtel, une pétition signée par 37 000 citoyens lui demandant d’interdire l’usage des néonicotinoïdes. Ces insecticides sont aussi utilisés en milieu urbain, notamment sur les pelouses pour lutter contre les verres blancs. « Ils sont également utilisés contre les puces dans les colliers d’animaux », précise la spécialiste. Le problème, c’est qu’elles sont aussi toxiques pour les abeilles et autres insectes essentiels qui pollinisent jusqu’au tiers des cultures maraîchères. L’atrazine, un herbicide utilisé dans les champs de maïs, contamine les nappes d’eau et présente également des effets néfastes sur la santé. Nadine Bachand se désole : « Il est interdit depuis une douzaine d’années en Europe mais pas chez nous. » Équiterre fait aussi circuler, depuis le 15 mars dernier, une pétition demandant à Santé Canada de bannir l’atrazine. « On doit attendre une année pour les résultats, le temps que le Fédéral décide ou non de renouveler l’homologation du produit. Heureusement, le Québec compte restreindre l’utilisation de l’atrazine dans les prochains mois », se réjouit Me Bachand.

En effet, l’usage de l’atrazine et celui d’autres pesticides dangereux pourraient être réduits de 80 % dans le cadre de la Stratégie 2015-2018. Ceci en exigeant une prescription émise par un agronome avant l’utilisation de certains pesticides comme l’atrazine, le chlorpyrifos et les néonicotinoïdes. La Stratégie a pour but de réviser la Loi sur les pesticides ainsi que son Code de gestion des pesticides l’automne prochain.

 

Que dit la loi au juste?

Il faut comprendre qu’au Canada, les pesticides sont homologués (autorisés) par le gouvernement fédéral, mais que les provinces encadrent leur utilisation et peuvent même l’interdire. Le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) du Québec administre la Loi sur la qualité de l’environnement et la Loi sur les pesticides ainsi que leurs règlements d’application en matière de pesticides. Plusieurs dispositions du Code de gestion des pesticides, adopté en 2003 et en vigueur depuis 2006 au Québec, visent la vente et l’utilisation de pesticides en milieu résidentiel. Ce Code a notamment interdit la vente et l’utilisation de vingt pesticides (20 formulations de 13 ingrédients actifs) destinés à l’entretien des pelouses.

Les éléments du Code touchent de près ou de loin les citoyens, notamment par l’intermédiaire des titulaires de permis et de certificats pour la vente et l’utilisation des pesticides, émis par le ministère. Clément Falardeau, relationniste au MDDELCC, précise qu’il y a eu une réduction de l’usage des pesticides pour l’entretien des surfaces gazonnées depuis l’adoption du Code. De plus, le nombre de permis d’application de pesticides dans les garderies et les écoles a également été réduit. Un total de 23 plaintes a été reçu en lien avec l’utilisation de pesticides à domicile entre 2015 et 2016, ajoute-t-il. On comptait environ 70 plaintes en 2005 concernant les pesticides à domicile, selon sa collègue Claudia Durocher, également relationniste au ministère.

D’autres dispositions s’adressent directement aux citoyens, notamment le respect d’une distance d’éloignement de trois mètres des plans et des cours d’eau. Il est prévu que le nouveau Code triple le nombre de pesticides interdits en milieu urbain, notamment en les interdisant aussi bien sur les pelouses que dans les espaces verts aménagés et en interdisant tous les néonicotinoïdes pour l’entretien des pelouses et des plates-bandes. La stratégie axera, également, sur l’obligation des propriétaires de terrains de golf à réduire de 25 % leur utilisation des pesticides les plus à risque. Selon Onil Samuel de l’INSPQ, 316 produits pesticides doivent être réévalués : « Il n’y a pas que le naphtalène ou l’atrazine qui doivent l’être ».  

 

Femme des Laurentides brûlée par les éclaboussures d'eau à forte concentration de pesticides. Elle avait rincé plusieurs pieds de céleri pendant 45 minutes sans changer l'eau. Photo : André Fauteux

Femme des Laurentides brûlé par les éclaboussures d’eau à  forte concentration de pesticides. Elle avait rincé plusieurs pieds de céleri pendant 45 minutes sans changer l’eau.  © André Fauteux

Critiques des écologistes

Malgré les amendements au Code de gestion des pesticides proposés ce printemps, celui-ci reste incohérent, selon Nadine Bachand. « Il n’y a pas d’interdiction pour l’intérieur des maisons, seulement pour les bâtiments fréquentés par plusieurs enfants, notamment les garderies, les écoles primaires et secondaires, un point gagnant par rapport à l’Ontario. Mais il n’y pas des enfants uniquement dans ces milieux-là. Il n’est pas logique que le Code ne touche pas les domiciles », ce que déplore également Édith Smeesters.

Équiterre a compilé les produits interdits en Europe et importés au Canada. Résultats : le gouvernement fédéral a effectué un examen spécial de ces produits, mais a conclu qu’ils se conforment à la Loi canadienne sur les produits antiparasitaires. Ironiquement, tandis qu’aucun produit non homologué ne peut être utilisé au pays, les provinces peuvent interdire l’usage des pesticides homologués sur leur territoire, mais pas la vente. Nadine Bachand cite l’exemple de Montréal, où on peut librement vendre, dans les quincailleries, des produits dont l’application est interdite par la Ville. Encore une autre incohérence. Et rien n’empêche un entrepreneur d’acheter du 2,4-D, encore autorisé sur les fermes, et de l’appliquer en douce sur une pelouse domestique.

 

Nichoirs à oiseaux et insectes bénéfiques.  © permabitat.ca

Nichoirs à  oiseaux et insectes bénéfiques. © permabitat.ca

Des insectes bénéfiques comme alternatives

Il existe pourtant diverses alternatives aux pesticides pour lutter contre les ravageurs et parasites dans les milieux agricoles et au jardin. Par exemple, l’utilisation des insectes bénéfiques, prédateurs d’insectes ravageurs. Les ménages québécois découvrent de plus en plus cette méthode d’éradication.

Trichogrammes, chrysopes vertes, coccinelles, cucumeris, fallacis et encarsias sont les insectes prédateurs les plus vendus au Québec. Certains agriculteurs les commercialisent, comme la Ferme Guyon de Chambly, en Montérégie, qui utilise principalement des abeilles polinisatrices, entre autres insectes bénéfices. « Nous ne les vendons pas seulement aux agriculteurs, mais aussi aux particuliers qui deviennent très demandeurs. Nous avons reçu une trentaine de commandes en trois semaines », relate son directeur-général, Sébastien Dion. Tereska Gesing, citoyenne à Verdun, dit n’utilise aucun pesticide, ni dans son jardin, ni dans son petit potager : « Les coccinelles sont d’excellents prédateurs », dit-elle.

L'amblyseius swirskii est un insecte bénéfique.  © anatisbioprotection.com

L’amblyseius swirskii est un insecte bénéfique.
© anatisbioprotection.com

Pour sa part, Anatis Bioprotection, seule entreprise d’élevage des insectes bénéfiques au Québec, distribue ces derniers aux agriculteurs. Une alternative plus coûteuse que le pesticide? Pas si sûr. Alexandre Notaro, copropriétaires de la ferme Notaro et fils, de Sherrington (Montérégie), parle d’un rendement positif à long terme : « C’est plus coûteux en production mais c’est plus intéressant en termes de rendement. »

Même certains exterminateurs ont recours à des alternatives aux pesticides de synthèse. C’est le cas de Ghislain Duchesne qui dirige l’entreprise de gestion parasitaire intégrée GD Solution, de Sainte-Adèle (Laurentides) : « Depuis que j’ai développé une intolérance au chlorpyriphos, une substance active qui agit contre les pucerons et les chenilles, je n’utilise plus de produits chimiques ». Pour exterminer les cafards, les fourmis et les puces M. Duchesne utilise plutôt des moyens plus naturels, notamment, les gels et les pièges. « Il est conseillé d’utiliser les anciennes méthodes comme l’attrape souris, sinon une plaque collante qui piège l’animal ou le cafard. Il est conseillé, aussi, d’utiliser de l’acide borique au lieu des aérosols. » Les produits à base de bore sont naturels et non toxiques en faible concentration.

Ghislain Duchesne recommande aussi l’usage de la pyréthrine, biopesticide à base de pyrèthre que l’on peut fabriquer soi-même à partir chrysanthème de Dalmatie ou de Perse (voir ici la recette conseillée par les experts de l’Université McGill). Ce produit est particulièrement indiqué pour exterminer les punaises de lit. Il agit sur le système nerveux des insectes.

Somme toute, si la révision du Code de gestion des pesticides promise par le gouvernement Couillard suscite de grands espoirs, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Équiterre souhaite que la nouvelle règlementation sera au moins aussi sévère que celle du gouvernement ontarien. Or, la réforme de la Loi sur les pesticides, qui doit précéder la révision du Code, devait débuter ce printemps mais accuse du retard, déplore Nadine Bachand. « Nous faisons des pressions pour que l’échéancier ne prenne pas de retard, mais nous n’avons pas d’information quant au moment où les travaux de refonte débuteront réellement malheureusement. » À suivre…

Pour en savoir davantage

Ghislain Duchesne : 450 229-5507 – bugsnblues@live.ca

Liste des fruits et légumes contenant le plus et le moins de pesticides

À télécharger sur le site d’Équiterre : le Guide pratique des trucs et conseils en horticulture écologique.

 

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