Pour éviter d’échauffer les tissus humains (comme c’est le cas pour la nourriture dans un four à micro-ondes), les fabricants de cellulaires et de tablettes recommandent de ne jamais les placer contre votre corps. Détails sur showthefineprint.org

Version anglaise : https://maisonsaine.ca/english/trumping-the-truth-about-cell-phone-induced-cancers.html

Une étude animale historique financée et dirigée par une agence du gouvernement américain a reproduit ce que l’épidémiologie observe chez les humains : des rats exposés à de fortes doses de radiofréquences (RF) émises par un cellulaire ont affiché une incidence anormalement élevée de rares formes de cancers du cerveau et des nerfs périphériques.

Mais le gouvernement Trump induit le public en erreur concernant l’impact de cette étude pour les humains, accusent des chercheurs indépendants. (Lire Cell Phone Radiation Unlikely to Cause Cancer – Rare cancer in rats likely not an issue for humans.) Ce genre de désinformation a même mené le magazine Popular Science à affirmer en décembre que les gens pouvaient coller leur cellulaire contre leur tête avec du ruban de construction!

Détails de l’étude

S’échelonnant sur dix ans et dotée d’un budget de 25 millions de dollars, le projet du US National Toxicology Program (NTP) est le plus complet et rigoureux jamais réalisé sur les effets des RF chez les animaux. Il comprend deux études distinctes — l’une portait sur des rats, l’autre sur des souris — qui se sont déroulées dans trois États américains ainsi qu’en Suisse. Pour s’assurer de la robustesse des résultats, les chercheurs ont utilisé près de 3 000 animaux au total, soit le double de ce qui est requis, et ont convié trois comités d’experts pour analyser les tumeurs découvertes. Les deux rapports techniques et l’ébauche des conclusions tirées par les chercheurs furent rendus publics le 2 février par le NTP. Ce programme du National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS) tiendra à la fin mars une table ronde de révision indépendante avant de publier un article scientifique résumant le tout.

Le NTP a construit des chambres de réverbération spéciales pour exposer les animaux à trois débits d’absorption spécifique (DAS) ou niveaux d’exposition : 1,5, 3 et 6 watts par kilo chez les rats, cette dernière dose étant la limite recommandée aux États-Unis, et jusqu’à 10 W/kg chez les souris. L’exposition a duré jusqu’à neuf heures par jour pendant deux ans, par périodes de 10 minutes intercalées de pauses de dix minutes. Les animaux ont été exposés à des fréquences de micro-ondes utilisées par les technologies de communication sans fil de deuxième (2G) et troisième génération (3G). Produites par un logiciel, les ondes émises par une antenne étaient dotées d’un des deux types de modulations utilisées en téléphonie cellulaire : expositions plus puissantes et assez courtes (norme numérique GSM ou Global System for Mobile Communications) ou plus faibles et plus larges (CDMA ou Code-Division Multiple Access, méthode employant plusieurs fréquences). Les rats étaient exposés à la fréquence 900 megahertz (MHz) et les souris à des micro-ondes de 1 900 MHz. La moitié des 3 000 animaux étaient des sujets « témoins » non exposés, en aveugle (à l’insu des chercheurs).

Les effets biologiques les plus marqués sont survenus chez les rats mâles, chose fréquemment observée dans ce genre d’étude, selon l’ancien chercheur du NTP qui a conçu ces études, le toxicologue Ron Melnick. D’abord, une incidence plus élevée que la normale (11 cas sur 550 mâles vs 1 cas sur femelles) du gliome, forme la plus répandue et très agressive du cancer du cerveau. Il y avait au moins un cas dans chaque groupe de rats mâles et aucun n’est survenu chez les rats contrôles. Bien que le lien avec les ondes fût non statistiquement significatif en raison du petit nombre de cas de gliome, ce cancer est le même qui touche plus souvent que la moyenne les gens qui utilisent un cellulaire 30 minutes par jour en moyenne pendant au moins dix ans, selon les recherches de l’oncologue suédois Lennart Hardell. En 2011, ses études avaient incité le Centre international de recherches sur le cancer (CIRC) à classer les RF de « peut-être cancérogènes pour l’humain » (groupe 2B).
Mais les preuves les plus probantes, parce que statistiquement significatives, concernent l’incidence plus élevée, et assurément causée par les ondes selon les chercheurs du NTP, d’un schwannome malin, un cancer des cellules de Schwann composant la gaine de myéline entourant les fibres nerveuses. Cette forme extrêmement rare de tumeur touchait spécifiquement les nerfs entourant le cœur de certains rats mâles les plus fortement exposés. Et le poids de la preuve s’alourdit davantage : la semaine dernière, le bulletin new-yorkais Microwave News annonçait en primeur qu’une étude italienne a elle aussi observé des schwannomes malins du cœur chez des rats exposés à des RF. Cette étude, qui sera publiée très bientôt, simulait les ondes émises par des tours cellulaires.

Le schwannome malin s’apparente au neurinome de l’acoustique (ou schwannome vestibulaire), tumeur bénigne, mais très douloureuse du nerf auditif, dont l’incidence est également plus élevée chez les usagers intensifs du cellulaire à long terme. Selon Dr Hardell, sur la base de l’étude du NTP sur les rats et des études épidémiologiques humaines, les preuves sont claires : l’usage du téléphone cellulaire cause le gliome et le neurinome de l’acoustique chez les humains.

L’Environmental Health Trust recommande l’usage du haut-parleur ou d’un écouteur filé et de placer le cellulaire sur une table. Ainsi, la distance du crâne est généralement 50 fois plus éloignée et l’exposition aux micro-ondes diminue de 2 500 fois. Les écouteurs Air Tube transportent le son dans les oreilles par un tube d’air, comme un stéthoscope, pour réduire davantage l’exposition aux ondes. © boutique.em3e.com

Changement de paradigme

En mai 2016, Ron Melnick déclarait en primeur dans Microwave News : « Le NTP a testé l’hypothèse selon laquelle les radiations du téléphone cellulaire ne peuvent pas causer des effets sur la santé et cette hypothèse est maintenant démentie. L’étude a été faite et, après des révisions approfondies, le consensus est qu’il y avait un effet cancérogène. » Dans un communiqué émis le 2 février par l’organisme américain Environmental Health Trust (EHT) qu’il conseille aujourd’hui, il affirmait : « Pour les enfants, les risques de cancer pourraient être plus grands que pour les adultes parce que les radiations pénètrent plus profondément dans leur cerveau », leur crâne étant plus mince.

L’étude du NTP change la donne en matière de connaissances sur les effets biologiques des champs électromagnétiques, affirmait le médecin en chef de l’American Cancer Society en mai 2016, alors que le NTP dévoilait ses données préliminaires en raison de leur impact potentiel majeur sur la santé publique. Confirmant la validité des résultats, Dr Otis W. Brawley expliquait que l’étude du NTP « marque un changement de paradigme dans notre compréhension des radiations et du risque de cancer. Ces découvertes étaient inattendues; on ne pouvait raisonnablement pas s’attendre à ce que les radiations non ionisantes causent ces tumeurs. Il s’agit d’un exemple frappant de l’importance de ce genre d’étude approfondie dans l’évaluation du risque de cancer. Il est intéressant de noter que les premières études concernant le lien entre le cancer du poumon et le tabagisme suscitaient une résistance similaire, puisque les arguments théoriques de l’époque suggéraient qu’il ne pouvait y avoir de lien ».

Or en présentant ces rapports le 2 février, le chercheur principal du NTP a minimisé la portée des résultats pour les humains. « L’appel téléphonique typique a des émissions de radiofréquences qui sont très, très, très inférieures à ce que nous avons étudié, a déclaré John Bucher lors d’une téléconférence. Nous avons étudié la dose maximale que l’on pouvait recevoir lors d’un appel dans une situation de mauvaise réception. »

L’exposition humaine sous-estimée

Cette affirmation fut rapidement contredite par divers experts, dont le médecin français Marc Arazi : « Les niveaux de rayonnement élevés utilisés par les scientifiques du NTP, jusqu’à des DAS de 6 à 10 W/kg, montrent d’importants effets biologiques (…). Ce sont ces mêmes niveaux et même des niveaux bien plus élevés qui ont été mesurés lors des tests réalisés sur des DAS membres et corps par l’Agence nationale des fréquences (ANFR) entre 2012 et 2016 sur près de 270 téléphones portables », indique ce lanceur d’alerte à propos de ce qu’il qualifie de scandale du « Phonegate ».

Le Dr Arazi dit mener « un difficile combat juridique afin d’obtenir la publication complète des rapports de mesures que l’ANFR et son ministère de tutelle refusent toujours de rendre publics ». D’après les données qu’il a obtenues, certains téléphones émettent des niveaux de radiations environ neuf fois plus élevés que les limites permises aux États-Unis et dans la plupart des autres pays. Or ces limites ne visent qu’à éviter que les micro-ondes pulsées par les cellulaires n’échauffent les tissus humains. Elles ne tiennent pas compte des dizaines d’effets non thermiques documentés depuis plus de 50 ans, dont le cancer.

Les micro-ondes pénètrent plus profondément dans le cerveau d’un enfant, plus mince que celui d’un adulte. Les doses les plus élevées sont en rouge et en jaune, les plus faibles en bleu et en blanc. © Om P. Gandhi et al.

Lorsque vos oreilles chauffent durant l’utilisation d’un cellulaire, c’est peut-être en raison de la chaleur des micro-ondes. En effet, les utilisateurs qui appuient l’appareil contre leur tête (plutôt que d’utiliser le haut-parleur ou une oreillette) reçoivent une dose de radiations plus élevée que celle affichée dans le DAS. La raison est simple : le DAS est fondé sur des tests en laboratoire dans le cadre desquels les cellulaires sont tenus à une distance d’environ 1,5 cm de crânes en plastique remplis d’un liquide pour simuler l’énergie absorbée par un cerveau. C’est pourquoi les consignes de sécurité des fabricants recommandent de tenir le combiné à cette distance du corps. « Les cellulaires n’ont pas d’affaire dans nos poches, nos soutiens-gorge ou sur nos cuisses », a déclaré l’épidémiologiste Devra Davis, présidente de l’EHT, en faisant référence aux nombreux autres problèmes de santé (cancer du sein, hyperactivité, problèmes cognitifs, cardiaques, de fertilité, de mémoire, etc.) associés aux ondes des appareils sans fil. Selon elle, si les cellulaires avaient été testés comme les gens les utilisent (en contact avec le corps), les autorités n’auraient jamais pu autoriser leur commercialisation. 

Parmi les autres effets observés dans le cadre de l’étude du NTP : des dommages à l’ADN de l’hippocampe au cerveau de certains rats et, chez les souris, des hausses significatives de l’incidence du cancer du poumon et de dommages à l’ADN du cortex frontal chez certains mâles ainsi qu’une hausse de l’incidence du lymphome malin dans tous les groupes de femelles. Le NTP a aussi trouvé des schwannomes en nombre non significatif dans plusieurs autres nerfs périphériques, dont ceux de glandes (pituitaire, salivaires et thymus), des yeux, de l’utérus, des ovaires, du vagin et ainsi que le nerf trijumeau (acoustique).

Bien qu’il ne soit pas assuré que ces effets se produisent chez les humains exposés aux RF, il faut agir de toute urgence parce qu’environ cinq milliards d’humains utilisent un cellulaire, souligne le Dr Anthony B. Miller, ancien directeur de l’épidémiologie à l’Institut national canadien du cancer qui conseille également l’EHT : « Même une faible hausse de très rares cancers venant des radiations des cellulaires, dit-il, constituerait un problème de santé publique sérieux. »

Pour le Dr Miller, également conseiller de longue date auprès de l’OMS et professeur émérite d’épidémiologie à l’Université de Toronto, les RF doivent être classées comme un agent de catégorie 1, « cancérogène pour l’humain ». En 2011, cette sommité avait été mandatée par le CIRC pour valider l’analyse d’un comité d’experts qui avait convaincu l’organisme affilié à l’OMS de classer les RF comme « peut-être cancérogènes pour l’humain ». Ceci sur la base d’une hausse de 40 % du risque de gliome chez les utilisateurs intensifs du cellulaire à long terme (30 minutes par jour en moyenne pendant dix ans). Par contre, en tenant compte du côté de la tête où les usagers appuyaient généralement leur cellulaire, la hausse de l’incidence du gliome était de 100 %, ou le double de la moyenne dans la population générale.

Ondes simulée moins nocives

Un autre expert américain, l’épidémiologiste George Carlo, nous a affirmé par courriel que la méthode d’exposition des rongeurs employée par le NTP sous-estimait l’exposition d’un utilisateur de cellulaire. « Le NTP a utilisé un générateur d’ondes moins nocives que les ondes modulées émises par un vrai cellulaire », nous a expliqué ce chercheur qui a dirigé la première étude du genre financée par les fabricants de téléphones cellulaires, dans les années 1990. Selon Wikipédia, la modulation de largeur d’impulsions est une technique permettant de synthétiser des signaux continus à l’aide de circuits à fonctionnement tout ou rien, ou plus généralement à états discrets pendant des durées bien choisies pour les adapter au canal de communication.

« Les systèmes d’exposition utilisés dans l’étude du NTP n’utilisaient pas le type de modulation qui se produit avec l’utilisation réelle du téléphone mobile — il n’y avait aucune information transmise sur les signaux, aucune modulation de la voix ni aucune perturbation du signal provenant d’autres signaux compétitifs dans l’environnement, ce qui augmente un autre type de modulation de signal non contrôlé. Pris ensemble, les chances de déclencher des cascades biologiques étaient minimes parce que les expositions du système utilisé par le NTP étaient principalement basées sur l’intensité de champ — donc principalement l’effet thermique des ondes — et non sur la base de la modulation. Nous savons que la modulation est le principal déclencheur de la bioactivité. » « Les organismes vivants semblent avoir des défenses moindres contre les facteurs de stress environnementaux de variabilité élevée », peut-on lire dans une étude qu’il a cosignée en 2015 et qui comparait les expositions réelles et simulées aux ondes.

L’expert Igor Belyaev, chef du département de radiobiologie à l’Institut slovaque de recherche sur le cancer, est du même avis : « Je suis d’accord que l’étude NTP (similaire à toute étude en laboratoire) n’a pas eu accès à tous les signaux possibles des communications mobiles, qui peuvent produire des effets biologiques différents en raison de la dépendance à divers facteurs physiques… Le sexe est l’une des variables biologiques qui définissent également les effets des CEM non thermiques par des mécanismes encore inconnus. »

Enfin, selon Arthur Firstenberg, cofondateur du Cellphone Task Force et auteur du livre The Invisible Rainbow, il est surprenant qu’aux doses thermiques reçues, les rongeurs n’aient pas développé d’autres problèmes observées dans des études antérieures. « Aucun changement dans le comportement, l’apparence, l’appétit, le poids et la température, aucun effet sur les spermatozoïdes, une formule sanguine normale, etc. Quelque chose cloche dans cette étude.  Ces résultats sont impossibles. »

Devra Davis commente : « Melnick m’assure que le signal GSM utilisé ici n’était pas un signal simple, propre et aseptisé, mais un qui incluait des variations considérables de puissance/densité, etc. Je suis d’accord que des signaux plus réalistes pourraient être utilisés dans des études supplémentaires. Mais en dépit de ses limites méthodologiques, le fait que cette étude ait obtenu des résultats positifs, compatibles avec de nombreux autres résultats in vitro et in vivo, est assez important. »

C’est  la rareté du schwannome qui rend sa présence significative : 6 % des rats mâles les plus exposés aux deux types de modulations l’ont développé alors que l’incidence médiane habituelle est de 0,8 %. Autre facteur critique qui dissipait les doutes sur la cause des tumeurs : les risques augmentaient avec les hausses des doses d’ondes reçues. Les chercheurs ont aussi remarqué que les rats (mâles et femelles) exposés aux ondes présentaient plus souvent des maladies ou des dommages cardiaques. Enfin, les souris et les rats présentaient également des hausses de tumeurs du cerveau, du foie et du pancréas et de diverses glandes (prostate, thyroïde, pituitaire, surrénales). Sauf que les chercheurs n’ont pu établir avec certitude qu’elles étaient liées aux ondes. Tout comme ils ne comprennent pas pourquoi, dans l’ensemble, les rats mâles les plus exposés ont vécu plus longtemps que les autres (c’est peut-être parce que leur système immunitaire avait été activé par les ondes, nous a expliqué par courriel le neuroscientifique suédois Olle Johansson).

L’étude devra être reproduite notamment pour préciser si les ondes causent directement les tumeurs ou favorisent uniquement le développement de tumeurs causées par un autre facteur, et par quel(s) mécanisme(s) cela se produit. Il faudra aussi clarifier si des dommages observés à l’ADN des rongeurs fut causé par les RF ou si celles-ci inhibent seulement les mécanismes de réparation de ces dommages, expliquait sur son blogue http://betweenrockandhardplace.wordpress.com Dariusz Leszczynski, professeur adjoint de biochimie à l’Université de Helsinki et rédacteur en chef de la revue scientifique Radiation and Health. Selon le Dr Arazi, « le GSM à 900 MHz et le CDMA n’ont pas les mêmes effets biologiques et n’engendrent pas les mêmes pathologies. Cela confirme bien, à l’évidence, la nécessité de faire des études de risque pour la santé humaine et animale avant toute mise en service de nouvelles fréquences, comme pour la 5G qui doit inonder la planète sous peu. »

Pédiatres et autres experts prônent la prudence

Malgré les incertitudes entourant cette question, depuis deux ans divers experts en santé publique — dont ceux de l’Académie américaine de pédiatrie — ne cessent d’expliquer comment réduire l’exposition aux radiofréquences, en particulier chez les enfants. Il est clair que les ondes favorisent divers malaises et maladies en touchant le métabolisme. « Ces études [du NTP] auraient dû être faites avant que 90 % des Américains, dont les enfants, commencent à utiliser ces technologies à longueur de journée », déplore l’Environmental Working Group. En 2009, cet organisme spécialisé sur les effets des polluants chimiques ajoutait sa voix à celle des nombreux experts réclamant des limites d’exposition sévères aux faibles doses chroniques de RF, afin de protéger les personnes les plus vulnérables à leurs effets biologiques qui sont documentés depuis plus de 50 ans. Les limites thermiques actuelles ont été élaborées à partir de 1978, alors que moins de 0,1 % de la population vivait près d’antennes de radio et de télévision. « De telles expositions ont explosé et touchent près de 95 % de la population aujourd’hui », explique Om P. Gandhi, professeur émérite de génie électrique et informatique à l’Université de l’Utah, impliqué dans l’élaboration de ces normes fondées sur la dosimétrie plutôt que sur la biologie.

Ancien directeur de l’unité de dermatologie expérimentale à l’Institut Karolinska, à Stockholm, Olle Johansson estime aussi que les autorités médicales devraient protéger de toute urgence les personnes les plus vulnérables aux ondes en adoptant des limites d’exposition strictes fondées sur la biologie. « Les découvertes du NTP sont importantes parce que les rats ont une si courte espérance de vie qu’il est rare qu’ils développent des tumeurs. L’on ne peut pas comparer les gens qui n’utilisent pas de cellulaire, mais qui sont quand même exposés à des micro-ondes émises par diverses sources, avec des rats d’un groupe témoin non exposé parce que placé dans des chambres parfaitement blindées. Et même si les incidences de tumeurs observées étaient considérées comme faibles, appliquer à l’échelle de la population humaine un tel résultat se traduira éventuellement par des coûts faramineux pour les systèmes de soins de santé du monde entier. »

Mais la Food and Drug Administration, qui a commandé l’étude du NTP il y a dix ans, se veut rassurante. « Même avec une utilisation quotidienne fréquente [du cellulaire] par la grande majorité des adultes, nous n’avons pas vu une augmentation des événements comme les tumeurs cérébrales. À partir de ces informations actuelles, nous croyons que les limites de sécurité actuelles pour les téléphones cellulaires sont acceptables pour protéger la santé publique », a déclaré le 2 février le Dr Jeffrey Shuren, directeur du Centre de dispositifs et de santé radiologique de la FDA. En fait, en 1993, la FDA était l’une des trois agences fédérales américaines à dénoncer comme inadéquates ces limites de sécurité basées sur les effets thermiques parce qu’elles ignoraient les effets non thermiques possibles à long terme, comme le cancer.

Selon Microwave News, on commence même à voir des hausses dans l’incidence des gliomes dans plusieurs pays. Le hic, c’est que la plupart des registres nationaux de cancers sont incomplets parce que les cancers du cerveau ne sont pas classés selon les types de tumeurs et parce que bien des gens meurent avec une tumeur cérébrale non diagnostiquée. De plus, comme les gliomes prennent souvent des décennies à se manifester et que le cellulaire n’est devenu populaire qu’au 21e siècle, certains experts comme le Dr Miller craignent qu’à moins que des mesures radicales ne soient prises pour réduire l’exposition du public aux RF, les générations futures connaîtront une épidémie de gliomes.

Mais pour Devra Davis, ce débat est stérile et détourne d’un problème encore plus important. « Comme les dommages à la reproduction mâle et femelle est un résultat bien documenté [de l’exposition au cellulaire], débattre si l’on assiste ou non à une épidémie humaine de gliomes est la mauvaise question à se poser pour développer des politiques publiques. Le but de la santé publique est de prévenir les maladies, pas de prouver que nous sommes confrontés à une épidémie. »

Un puissant lobby

Pour sa part, l’éditeur de Microwave News, Louis Slesin, a une petite idée de pourquoi les patrons du NTP affirment aujourd’hui que l’utilisation du téléphone cellulaire « n’est pas une situation » à haut risque alors qu’en 2016, leurs chercheurs disaient qu’il fallait émettre une mise en garde nationale de santé publique. Ils ont peur de perdre leur emploi, écrivait-il le 7 février. « L’administration Trump ridiculise toute preuve scientifique qui menace les grandes entreprises. (…) Linda Birnbaum, la directrice du NIEHS et du NTP, est déjà attaquée par les Républicains en chambre parce qu’elle promeut le contrôle des produits chimiques toxiques. Elle ne peut mener qu’un nombre limité de combats politiques à la fois. Les RF sont peut-être un pont trop éloigné. »

Slesin, dont le bulletin publié depuis 1980 est reconnu par le Washington Post comme « méticuleusement documenté », ajoute que le complexe militaro-industriel, qui utilise les RF d’une façon ou d’une autre dans toutes les armes modernes, discrédite les études sur leurs effets biologiques depuis des décennies. « En 1984, l’étude Guy de l’USAF [US Air Force] avait déjà montré que les micro-ondes causaient le cancer chez les rats. Il a fallu huit ans avant que ses résultats soient publiés dans une revue. À ce moment-là, la plupart du monde les avaient oubliés. » Et il y a aussi le poids du lobby des télécom qui dépasse celui des pharmaceutiques. « Quand la controverse du cancer du cerveau est apparue au début des années 1990, les principales compagnies de cellulaires étaient Motorola, Nokia et Sony Ericsson, rappelle Slesin. Aujourd’hui, les principaux joueurs sont Apple, Google and Microsoft, les chouchous high-tech de Wall Street. Chacun a une capitalisation dans les trillions de dollars. Ils dirigent une énorme opération de lobbying à Washington et ne parlent jamais publiquement de l’impact des ondes sur la santé. »

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2 Responses

  1. Hélène Vadeboncoeur

    Bravo pour votre article sur Ondes et cancer (j’aime le titre…). J’y ai appris beaucoup de choses, dont sur les experts ou chercheurs cités. Je me demandais cependant ce que signifie la phrase sur des données techniques ‘Selon Wikipédia. La modulation de largeur d’impulsions…’. Votre article portait sur le cancer et les ondes, mais il est à noter que cette étude a provoqué par ailleurs des effets nocifs chez les ratons exposés in utero (plus petit poids en fin de gestation et taux de survie moindre) et chez les femelles rates (plus petit poids aussi). Le petit poids in utero lors de la grossesse est une donnée très surveillée en santé humaine. Il peut signifier un retard de croissance intra-utérin (RCIU), ce dernier étant un facteur de risque de mortinaissance (décès d’un foetus après 22 semaines de gestation) . Les rats de l’étude du NTP ont en effet été exposés aux ondes dès le 5e jour de gestation.

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