Nouveau rapport de l’INSPQ sur les effets des radiofréquences : le point de vue d’une chercheure

Nouveau rapport de l’INSPQ sur les effets des radiofréquences : le point de vue d’une chercheure

 

Hélène Vadeboncoeur

Hélène Vadeboncoeur

Il y a dix ans, en 2006, un rapport de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) recommandait « de mettre sur pied un groupe de travail réunissant les principales organisations concernées par cette problématique (…) (afin d’) évaluer et (de) proposer, le cas échéant, des mesures raisonnables et proportionnées de gestion des CEM [champs électromagnétiques] au Québec ».

Le rapport précisait que « l’approche proposée devra s’appuyer entre autres sur le cadre de référence en gestion des risques pour la santé de l’INSPQ qui prône la réduction et l’élimination des risques tant dans un contexte de relative incertitude que d’incertitude scientifique » (les caractères gras sont de moi). J’ignore si le groupe de travail a vu le jour, mais dix ans après, l’INSPQ vient tout juste de sortir un autre rapport, Évaluation des effets sur la santé des champs électromagnétiques dans le domaine des radiofréquences. Ce rapport fait principalement état de revues d’études scientifiques et de positions d’organismes internationaux relativement aux normes d’exposition aux champs électromagnétiques. Les auteurs Mathieu Gauthier et Denis Gauvin ont manifestement relégué aux oubliettes le principe de précaution dont le rapport de 2006 soulignait l’importance : « L’Institut national de santé publique du Québec considère également que le gouvernement du Québec a intérêt à se doter d’une politique visant l’application du principe de précaution quant à l’exposition aux CEM ».

Quelle logique a présidé au choix des études retenues ?

Le rapport qui vient de paraître a surtout revu des études publiées entre 2009 et 2013 et les auteurs concluent que « Même si les limites de la recherche actuelle ne permettent pas d’exclure toute possibilité de risque, aucun effet néfaste sur la santé à court ou à long terme n’a été démontré pour des expositions aux radiofréquences respectant les limites établies » (les caractères gras sont de moi)

Les auteurs mentionnent cependant avoir revu certaines « publications importantes parues jusqu’en 2015 ». La liste des références montre qu’ils en ont également retenu certaines études antérieures à 2009, dont plusieurs où Denis Gauvin (premier auteur du rapport de 2006) compte parmi les auteurs. La logique ayant présidé au choix des textes n’est vraiment pas évidente, et la lecture de cette liste de références me laisse sur ma faim. Ayant commencé à m’intéresser aux effets des CEM depuis près de deux ans, en particulier en ce qui a trait à la possibilité d’effets biologiques liés à par l’exposition aux radiofréquences émises par les antennes-relais de téléphonie cellulaire, j’ai pu constater une augmentation  du nombre d’études sur les effets des CEM publiées ces toutes récentes années, dans des revues scientifiques avec révision par les pairs.  Environ la moitié des documents retenus par les auteurs du rapport provient d’organismes faisant autorité, tels l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et l’ICNIRP (International Commission on Non-Ionizing Radiation Protection)… dont une partie d’organismes gouvernementaux comme Industrie Canada, ou encore de l’industrie de la technologie sans fil, comme l’Association canadienne des télécommunications sans fil ou l’Union internationale des communications. L’autre moitié des références est composée de revues d’études et d’études individuelles qui sont, je le répète, loin de constituer tout ce qui a été publié sur le sujet.

Par ailleurs, je trouve étrange qu’au lieu d’avoir élargi la base d’études consultées – ce qui aurait donné plus de poids à ce rapport – les auteurs aient préféré retenir plusieurs articles des mêmes auteurs, par exemple Frei, Baliatsas, Joseph, Röösli, Rubin, qui nient en général l’existence d’effets biologiques nocifs des radiofréquences.  J’ai remarqué d’ailleurs que ces auteurs collaborent souvent aux mêmes articles (ex : Röösli et Frei, Röösli et Joseph, Joseph, Frei et Röösli, Baliatsas et Rubin). Le rapport de l’INSPQ ne précise pas non plus les critères ayant présidé au choix des études retenues, se contentant de dire : « Le présent rapport analyse principalement des études publiées entre 2009 et 2013 ». Aucune précision sur le type d’études ou de publications retenues. Aux lecteurs de juger !

Les effets thermiques des ondes : pas le seul type d’effets à considérer !

J’ai cependant apprécié le second chapitre du rapport, qui explique en quoi consistent les radiofréquences, comment on les mesure, etc. J’ai trouvé les explications claires et ce chapitre aide à comprendre de quoi il s’agit. Mais là s’arrêtent à toutes fins pratiques les bonnes nouvelles. Si le reste du rapport est bien écrit et bien structuré, il demeure que toute l’argumentation est bâtie en référence aux organismes qui nient totalement que les radiofréquences puissent avoir des effets biologiques nocifs (à l’exception peut-être de l’OMS, de façon très limitée cependant), incluant Santé Canada. Cette argumentation  est fondée sur les études retenues, lesquelles ne reflètent pas l’état global de la science sur le sujet.

Quand un organisme international comme l’ICNIRP, qui établit les lignes directrices sur les niveaux d’exposition aux RF, ne le fait que sur la base des effets thermiques (échauffement des tissus) des RF, il s’agit d’une aberration. Celle-ci est notamment dénoncée par des médecins canadiens et des scientifiques préoccupés par les effets biologiques des radiofréquences et même, en 2015, par le Comité permanent de la santé du gouvernement canadien, dont le rapport est passé sous silence par Gauthier et Gauvin. Cette aberration qui conduit à nier que des niveaux d’exposition inférieurs à de telles normes puissent nuire à la santé est aussi endossée par l’Institute of Electrical and Electronic Engineers.

Les pays prenant des précautions ignorés ou tournés en ridicule

De plus, les auteurs du rapport taisent le fait que dans une vingtaine de pays (surtout européens), différents niveaux de gouvernements ont adopté des mesures s’appuyant sur le principe de précaution, notamment pour limiter l’exposition de la population ou de catégories de gens plus vulnérables. La France, par exemple, a récemment interdit l’usage de l’Internet Wi-Fi dans les garderies, et en limite l’usage au 1er cycle du primaire.

Les auteurs du rapport de l’INSPQ ont préféré ne traiter que de deux pays ayant adopté une approche plus prudente que la nôtre : la Russie et l’Italie. Ils soulignent que les études réalisées en Russie sur le système immunitaire datent de 20 à 40 ans et qu’elles ont été faites à une époque moyenâgeuse (le terme est de moi) en ce qui concerne les techniques de laboratoire et les normes de qualité en recherche expérimentale. C’est un jugement très dur envers un pays où les scientifiques ont, dès les années 60, mené des études sur les effets biologiques des micro-ondes.

À propos de l’Italie, Gauthier et Gauvin évoquent l’avis d’une autre association, l’Agence française de sécurité sanitaire et de l’environnement et du travail, quant à l’absence de base scientifique dans l’adoption des niveaux d’exposition à ne pas dépasser. Et ils soulignent que suite à cette approche prudente, l’inquiétude du public italien s’est accrue et que l’adoption d’une telle approche mine « la confiance du public envers les normes établies scientifiquement ». Tant pis pour les prudents ! Il faut croire que négliger le principe de précaution est préférable que d’en tenir compte!

Des études révélant l’existence d’un lien entre exposition et cancer, critiquées ou ignorées

Revenons-en aux études retenues pour ce rapport. Si on en a parfois inclus quelques-unes faisant état de liens entre RF et effets biologiques, on s’est empressé d’en minimiser les résultats et la portée, taisant d’autres études qui n’allaient pas dans le même sens. Par exemple, les auteurs font état d’une étude brésilienne ayant comparé, pour la ville de Belo Horizonte, la localisation des décès par cancer et celle des tours/antennes-relais. On y a découvert une étrange similitude entre les deux (la localisation des ‘clusters’ (regroupements) de décès par cancer révèle un taux beaucoup plus élevé de mortalité à l’intérieur d’une distance allant jusqu’à 500 mètres des tours/antennes). Gauthier et Gauvin soulignent : « les faiblesses méthodologiques de cette étude limitent les conclusions pouvant être émises ». Quelles faiblesses méthodologiques ? Mystère. Et de taire les résultats d’autres études ayant porté sur le cancer…

À titre d’exemple, une étude réalisée en Allemagne et publiée en 2004. Les chercheurs ont examiné les dossiers médicaux de 1000 patients de 4 médecins cliniciens oeuvrant dans une municipalité (période de 1994 à 2004), soit 90 % de la population de la ville. Ils ont constaté un taux significativement plus élevé de cancers (le triple) chez les gens demeurant depuis 10 ans à 400 m et moins des tours (de téléphonie cellulaire), comparé à ceux vivant à plus de 400 m. De plus, les cancers se sont déclarés chez des patients 8 ans plus jeunes dans la zone de 400 m et moins des tours. L’augmentation des cas de cancer est apparue 5 ans après la mise en opération des tours d’antennes-relais, et les auteurs estiment que le taux de cancer est probablement sous-estimé car l’étude excluait les patients âgés.  

Des chercheurs qui dérangent

Je ne comprends pas non plus pourquoi on n’a pas retenu  parmi les  études parues entre 2009 et 2013, par exemple celle de Martin Pall, un professeur émérite de biochimie et de sciences médicales de la Washington State University (États-Unis), scientifique qui explique un mécanisme important impliqué dans les effets biologiques des ondes. Les études publiées en 2013, 2014 et 2015 par un éminent scientifique suédois, Lennart Hardell – chercheur dont Gauthier et Gauvin ont pourtant analysé les études publiées entre 1999 et 2011 – en collaboration avec Michel Carlberg, n’ont pas été retenues non plus. Serait-ce parce que leurs analyses plus récentes confirmaient le lien entre cellulaire ou téléphone sans fil et cancer du cerveau (gliome) ? Ou bien parce que Lennart et Carlberg, dans une lettre très étoffée datée du 4 août 2015,  ont demandé à l’OMS de réviser la classification des radiofréquences en les classant dans la catégorie 1, « cancérogène pour l’être humain »,  en expliquant très bien pourquoi il est nécessaire de revoir la classification actuelle des radiofréquences?

Uniquement relativement aux effets sur la santé des tours/antennes relais de téléphonie cellulaire, des revues d’études ont pourtant été publiées, ainsi que des études individuelles comme cette étude ayant porté sur une cohorte suivie durant 6 ans, sur les taux d’hormones, et qui conclut que l’exposition aux radiofréquences affecte l’axe pituitaire/glandes surrénales en diminuant les niveaux de certaines hormones (ACTH, cortisol, hormones de la thyroide, prolactine chez les jeunes femmes et la testostérone). Ou encore l’étude d’Abdel-Rassoul et collègues, publiée en 2007 dans Neurotoxicology, qui conclut que les personnes demeurant dans les environs de tours/antennes de téléphonie sans fil sont significativement plus à risque de développer des problèmes neuropsychiatriques (maux de tête, troubles de la mémoire, étourdissements, tremblements, symptômes de dépression et troubles du sommeil). L’étude conclut aussi que leur performance neurocomportementale est différente de celle du groupe-témoin.

La revue de Khurana et collègues portant sur 10 études épidémiologiques et publiée en 2010 dans l’International Journal of Occupational and Environmental Health n’a pas été retenue non plus. Pourtant, les auteurs de cette revue concluaient que 8 études sur 10 ayant examiné les effets à long terme d’une exposition aux tours/antennes relais rapportaient une augmentation des symptômes neurocomportementaux ou du cancer dans les populations vivant à 500 mètres ou moins de ces stations de base.

Si certains documents publiés après 2013 ont été retenus par les auteurs du rapport de l’INSPQ, ceux-ci ont  passé sous silence une étude française (2015) du docteur Dominique Belpomme, qui fait état de niveaux anormaux de marqueurs sanguins tels l’histamine, la mélatonine, des protéines de stress, etc. chez les gens électrohypersensibles (plus de 1000 sujets de recherche), et d’images par ultrasons indiquant une diminution de la vascularisation du cerveau.

Le principe de précaution valorisé par l’INSPQ en 2006 doit reprendre sa place !

Je pourrais donner bien d’autres exemples de résultats d’études soulignant l’existence d’effets biologiques des RF et ignorées par Gauthier et Gauvin, dont les résultats d’études sur la cellule et des études animales. Mais je conclurai en disant que de nier globalement l’existence d’effets biologiques en se fondant sur un échantillon limité d’études nous amène à invalider les résultats de ce rapport, et ce, même si on mentionne en conclusion qu’il existe à ce sujet une « certaine incertitude ».

Et j’ajouterais que si la question des effets des radiofréquences sur la santé n’était, à la limite, que controversée, on pourrait se demander si « la réduction et l’élimination des risques tant dans un contexte de relative incertitude que d’incertitude scientifique » (rapport de2006) a vraiment fait partie des préoccupations des auteurs du rapport de 2016. On me permettra d’en douter, car dans les mesures suggérées après la conclusion, aucune ne fait état du principe de précaution qui faisait l’objet du rapport de 2006.

Il serait sage d’adopter ce principe vis-à-vis l’utilisation d’équipements de technologies sans fil, considérant l’existence, de l’aveu même des auteurs du rapport 2016 dans la section des Faits saillants du rapport, d’« une certaine incertitude scientifique pour ce qui est des expositions à long terme résultant de l’utilisation du téléphone cellulaire ». Un changement d’attitude de la part de l’INSPQ est urgent. Il en va de la santé des Québécois.

 

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