À Saint-Donat : le boom immobilier craint la cyanobactérie

Corporation Bassin Versant Baie Missisquoi

Avec ses nombreux grands lacs et ses superbes montagnes, Saint-Donat est la capitale touristique de la région de Lanaudière. « Depuis trois ans, nous avons connu une explosion des mises en chantier et une hausse de 43 % de la valeur des propriétés, un record québécois », relate l’éditeur du journal Altitude 1350, Martin Lafortune. C’est qu’en décembre 2003, Québec ouvrait une route de 31 kilomètres à travers le parc du mont Tremblant. Saint-Donat et le versant nord de la station de ski Mont-Tremblant ne sont plus qu’à une demi-heure de route l’une de l’autre.

Mais la densification humaine autour des lacs n’est pas sans risques… Les fertilisants naturels et synthétiques qui aboutissent dans les plans d’eau font un jour déborder le vase. En effet, les avis de santé publique sur les cyanobactéries, émis depuis septembre et recommandant d’éviter tout contact avec l’eau de cinq lacs, ont ébranlé la petite communauté. Car certaines espèces de cyanobactéries peuvent émettre des toxines provoquant des irritations ou des réactions allergiques, des problèmes de foie ou même attaquer le système nerveux.

Les avis ont touché les deux principaux plans d’eau de la municipalité, les majestueux lacs Archambault et Ouareau, et un plus petit les reliant, le lac Blanc. Au pied du mont Garceau, le lac Beauchamp, parallèle au golf municipal, ainsi que le lac Croche ont également été touchés. « Beaucoup de gens puisent l’eau dans les lacs, relate M. Lafortune, mais heureusement la cyanobactérie se tient surtout en surface alors que les crépines (prises d’eau) sont au fond. »

Record régional
Aux lacs Archambault et Blanc, le décompte de cyanobactéries, aussi appelées algues bleues ou bleuvert, a atteint plus de 2 millions de cellules. Un record régional, selon le Dr Sylvie Quirion, médecin-conseil en santé environnementale à la Direction de la santé publique de Lanaudière. « C’est très, très élevé, confirme-t-elle. Dès que l’on dépasse les 100 000 cellules, on émet un avis de santé publique. » Mais on est loin de la baie Missisquoi, en Montérégie, capitale québécoise de l’algue bleu-vert. À Saint-Donat, peu de toxines ont été mesurées dans la plupart des échantillons d’eau prélevés. Mais selon le Dr Quirion, cette bonne nouvelle n’excluait pas que d’autres toxines puissent être libérées à un autre moment. « Les cyanobactéries ne libèrent pas toujours des toxines. Cela dépend des espèces et des conditions environnementales, comme le brassage de l’eau par le vent ou une hélice de bateau à moteur. »

D’ailleurs, les quantités de toxines pour le foie mesurées dans deux lacs sur quatre atteints inquiètent Michèle Baechler, présidente de l’Inter-Association qui veille sur l’environnement de douze lacs donatiens : « Le décompte en microcystine LR & YR, de 1,077 ug/L pour Ouareau et de 1,34 ug/L pour Blanc, était très proche de la concentration maximum acceptable de 1,5 ug/L) établie par Santé Canada pour un adulte de 70 kilos buvant 1,5 litre d’eau par jour. Nous avons tous été très chanceux que cette première alerte se produise en septembre. En cette fin de saison, les gens ne sont plus intéressés par les plans d’eau, ce qui fait que l’achalandage touristique n’a heureusement pas diminué. » C’est qu’à la fin septembre, les gens viennent principalement à Saint-Donat pour y admirer les couleurs automnales des montagnes. »

Le maire de Saint-Donat, Richard Bénard, confirme que la fermeture des lacs « a inquiété des promoteurs immobiliers qui veulent investir. Nous cherchons quelqu’un pour monter un plan de communication pour rassurer les gens. » Au moins 25 maisons ont une prise d’eau potable directe dans le lac Archambault, précise le maire. « Une pratique que déconseille le ministère de l’Environnement depuis le début des années 1980. Même les puits de surface sont vulnérables car ils puisent dans la nappe phréatique, qui n’est pas à l’abri des polluants. À la fonte des neiges, l’eau de ces puits est souvent jaune… »

Heureusement, les plans d’eau plus profonds, comme les lacs Ouareau et Archambault, sont très résistants à l’eutrophisation et aux invasions de cyanobactéries, explique le professeur de biologie Richard Carignan, de l’Université de Montréal. « Bien que n’ayant jamais échantillonné ces lacs, je douterais du sérieux de l’alerte. Tous les lacs contiennent un peu de cyanobactéries et il arrive que ces dernières se concentrent à la surface par flottaison quand les eaux sont calmes. »

Au lac Archambault, pas moins de trois baies ont verdi à cause d’un pic (appelé « fleur d’eau ») dans la concentration de cyanobactéries : en plein village au bout de la rue Saint-Paul, à la plage de la Pointe-Aubertin sur la route 329 et dans la baie de l’Ours au sud de la Pointe-des-Prêtres. Ces sites sont bordés de pelouses en pente vers le lac, l’équivalent d’une glissade d’eau pour le phosphore et autres nutriments dont raffolent les cyanobactéries. « La rue Saint-Paul est une des plus fertilisées du village, dit le docteur Jean-Marc Hébert du groupe de médecine familiale du CLSC de Saint-Donat. Je suis convaincu qu’on a appliqué des engrais sur les pelouses. »

Les causes sont multiples, précise Mme Baechler. « L’excès en phosphore, azote et nitrate provient d’installations septiques déficientes, d’un système d’assainissement des eaux qui s’essouffle, du déboisement des berges, de coupes forestières à blanc, d’utilisation d’engrais sur des pelouses ayant des écoulements pluviaux vers les lacs, de produits dérivés et sédiments empruntant des routes en pentes directes vers les lacs ainsi que du brassage excessif des eaux où se retrouvent ces nutriments. »

Le plan du maire
Le maire Bénard affirme qu’il faudra éduquer les citoyens afin de mettre les cyanobactéries à la diète. « Même les engrais naturels comme le fumier contiennent beaucoup d’azote », dit-il. La réglementation est à revoir, reconnaît-il, mais la Ville devra aussi se doter de ressources pour la faire appliquer. Québec devra aussi lui donner un coup de main. C’est qu’une coupe forestière à blanc a été effectuée en 2002-2003 dans le bassin versant de la baie de l’Ours. Le Club de Plein Air de Saint-Donat a demandé la création d’aires protégées. Réponse du maire : « C’est le ministère des Ressources naturelles qui accorde les droits de coupe sur les terres publiques. Nous tentons de faire reconnaître notre territoire comme une zone récréotouristique afin que les sablières et les coupes à blanc y soient interdites. On ne devrait permettre que des coupes jardinières. » Mais avant tout, le maire Bénard entend cibler les installations septiques déficientes qui surfertilisent les lacs en nutriments. « Je me suis fait raconter plusieurs histoires d’horreur, relate le maire. Par exemple, certains champs d’épuration ne traitent aucunement les eaux usées car ils furent aménagés sur un cap de roche. »

M. Bénard se donne au moins trois ans pour faire vérifier la conformité des quelque 6 000 installations septiques résidentielles donatiennes. « Nous commencerons avec les installations au bord de l’eau et les plus anciennes, dont les puisards. » Un puisard est une fosse pratiquée dans le sol vers laquelle les eaux usées sont dirigées sans d’abord être décantées dans une fosse septique. Cette installation traditionnelle est acceptée tant et aussi longtemps qu’on ne démontre pas qu’elle est source de nuisance (odeurs, etc.) ou de pollution. Plusieurs sont encore efficaces, par exemple dans le cas d’un chalet utilisé seulement quelques jours par année.

Il y a une vingtaine d’années, Saint-Donat faisait figure de pionnière en joignant au compte de taxes municipales un avis obligatoire de vidange des fosses septiques. La vidange doit être effectuée aux deux ans concernant les résidents permanents et aux quatre ans pour les villégiateurs. Lorsque le citoyen ne fournissait pas de reçu prouvant que la vidange avait été effectuée, la municipalité envoyait une lettre de ses procureurs. « Mais comme ces relances coûtent cher, nous avons décidé de municipaliser le service de vidange en 2007, une première dans la région, explique le maire. À la suite d’un appel d’offres, un seul fournisseur sera choisi et ses honoraires seront perçus à même le compte de taxes. Son technicien pourra non seulement vider les fosses, mais aussi s’il soupçonne qu’une installation est source de pollution, y injecter un colorant. » Si celui-ci aboutit rapidement dans un fossé ou un plan d’eau, le test confirme que les eaux usées ne sont pas traitées adéquatement par la fosse et le champ d’épuration. Détergents phosphatés Suissesse d’origine, Michèle Baechler utilise depuis plusieurs années des produits nettoyants naturels pour tous les travaux de nettoyages et de lavages à la maison. Mais jusqu’à récemment, elle déplorait de ne pas avoir d’option biologique pour le lave-vaisselle, dont certains détergents (surtout en cristaux) contiennent beaucoup de phosphates. Elle a finalement trouvé des produits sans phosphates, telles les marques Nature-Clean et Lemieux. À la demande d’un citoyen, le directeur du marché Métro local, Joé Deslauriers, qui est aussi conseiller municipal, depuis février 2006 offre à ses clients de tels produits même s’ils sont plus dispendieux. « Plus il y aura de gens qui en achèteront, plus les prix deviendront abordables », rappelle Mme Baechler. Il restera à faire pression sur les fabricants et les distributeurs afin qu’ils appuient les marchands et la population dans leurs efforts en leur facilitant l’approvisionnement quelle que soit la saison.

« C’est sûr que Saint-Donat fera la promotion de produits sans phosphates, mais de là à forcer les gens à les utiliser, c’est impossible, dit le maire Bénard. Québec va devoir dire aux fabricants de retirer ces ingrédients de leurs produits. » Par ailleurs, Mme Baechler reproche le fait que la municipalité n’ait pas de règlement contrôlant l’usage des fertilisants. De plus, elle dit déplorer les exceptions et le manque de rigueur qui teintent parfois l’application de la réglementation. « Il est courant de voir certains propriétaires déboiser massivement les rives alors que le règlement municipal autorise seulement une « fenêtre » de 5 mètres dans le premier 15 mètres de profondeur. On accorde des dérogations mineures qui parfois deviennent des écarts majeurs. Sur certains terrains, toute la végétation est enlevée… Les gens paient l’amende prévue au règlement et ça s’arrête là. La Ville devrait exiger le reboisement du terrain avec des arbres matures ou la végétalisation de la rive dans un délai spécifique au-delà duquel la municipalité se chargerait de faire effectuer le travail et enverrait la facture avec le compte de taxes. »

Le maire Bénard nie catégoriquement les affirmations de Mme Baechler. « Notre comité-conseil en urbanisme a une certaine éthique. Il limite la superficie des dérogations mineures accordées à un faible pourcentage que je ne peux divulguer publiquement. Nous appliquons la réglementation très sévèrement lorsque nous prenons des gens en défaut. Nous forçons les gens à nous soumettre un plan de régénération des rives, comme nous venons de le faire avec un de nos plus gros contribuables. Il n’y a de passe-droit pour personne. » De plus, le maire nous a fait part de son intention de créer un comité consultatif en environnement : cinq membres issus du public et un du conseil municipal. L’étude d’un projet de réglementation sur la régénération des rives devait être au menu, dit-il.

1 200 à 1 500 condos prévus
Enfin, à titre personnel, Mme Baechler dit être pour le développement à condition qu’il soit durable. Pour cela, il faut s’assurer que les projets ne nuiront pas à l’environnement à long terme. Or, si elle trouve louable un projet immobilier majeur situé en partie dans le bassin versant du lac Ouareau, elle s’inquiète. « J’espère que les responsables du projet procèderont à des études d’impacts de la densité anticipée surtout aux abords du lac. Il faut mesurer la capacité de support du milieu, le niveau de saturation des activités que cela entraînera ainsi que la quantité d’eau qu’un tel projet requerra. Immobilier La Réserve est un centre de villégiature prévu par la compagnie Guepar. Celle-ci est dirigée par les partenaires Hervé Gueymard, pères des Lofts Redpath et du 1 McGill à Montréal, et Pierre Parent, ancien promoteur du Salon national de l’habitation.

« Le promoteur est en train de nous soumettre un projet de développement qui à mon sens respecte l’environnement », dit le maire. Entre 1 200 et 1 500 «condos-hôtels» pourraient être érigés d’ici une quinzaine d’années. « Cela dépendra du marché, mais tout le domaine, un immense territoire de 78 millions de pieds carrés (725 hectares), est assujetti à un règlement de zonage qui limite à 15 % le développement résidentiel », explique le représentant de M. Gueymard Vianney Bélanger, de la société montréalaise Coprim. Le domaine s’éloigne jusqu’à deux kilomètres de la route 125. Il comprend le centre de ski alpin La Réserve, cinq lacs et l’Hôtel Montcalm. Du côté du lac Ouareau, une première phase prévoit la construction de 125 unités sur l’ancien emplacement (1,1 million de pieds carrés) de l’hôtel La Réserve.

Architecte de formation, M. Bélanger promet que son développement sera axé sur la préservation de la nature. « La première question que les acheteurs potentiels nous posent, c’est : « Votre projet sera-t-il environnemental? » Ça a une valeur marchande qui monte en flèche depuis cinq ans. Nous entendons d’ailleurs aller au-delà de la nouvelle réglementation, qui est beaucoup plus sévère qu’elle ne l’a jamais été. Nous allons soumettre un projet de restauration de la rive axé sur un ensemble de mesures. Il faut notamment tenir compte du ruissellement et empêcher l’érosion qui tue la faune et la flore d’un lac. » L’entreprise analyse plusieurs techniques de protection des lacs, tel l’aménagement de bassins de rétention pour capter et retenir les sédiments riches en phosphore. M. Bélanger affirme que la région de Saint-Donat a des problèmes d’approvisionnement en eau souterraine. « Souvent, le roc y est peu friable. Notre géologue a encore quelques études à faire, mais le mieux serait de prendre l’eau du lac… Ça nous inquiète, les algues bleues. Si la Ville ne peut pas nous assurer que le lac ne sera pas protégé, nous n’allons pas construire. »

Pour sa part, Mme Baechler souligne que les gens se leurrent en pensant qu’il y aura toujours de l’eau dans les lacs parce qu’ils sont grands et que leur niveau est relativement haut et constant. « Certaines années, les lacs de tête, qui restent à niveau grâce à des ouvrages de retenue, ne laissent couler qu’un filet d’eau dans la section de la rivière Ouareau qui constitue la sortie du bassin versant des lacs en amonts. Ce très faible débit est l’indicateur de la capacité de renouvellement des eaux de ces lacs, y compris Ouareau.»

L’Inter-Association compte intensifier l’éducation de ses membres et a demandé à la municipalité la tenue d’une réunion spéciale pour définir un plan commun d’action permettant à tous les acteurs concernés par la santé des plans d’eau donatiens de prendre leurs responsabilités. Cette demande a été accueillie favorablement par le maire et sera à l’ordre du jour du CCE de la municipalité. « La santé de notre économie locale dépend de celle de notre environnement, reconnaît Mme Baechler. La responsabilité de protéger nos lacs incombe à tous les Donatiens. En travaillant tous ensemble, pour mettre les cyanobactéries à la diète en restreignant leurs apports en nutriments, leur quantité et leur toxicité demeureront faibles. Du moins, c’est ce que nous espérons… »

Pour en savoir davantage
www.gueymard.com
www.inspq.qc.ca/publications/notice.asp?E=p&NumPublication=1043 www.mddep.gouv.qc.ca/eau/flrivlac/documentation.htm

www.saint-donat.ca
www.saint-donat.org

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2 Responses

  1. Laurent Genest

    Pouvez-vous m’informer si d’autres articles ou certaines données ou certaines disçussions sur la condition des lacs Blanc, Archambault et Ouareau sont disponibles, merci.

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