La construction et la rénovation à très haute performance, par exemple en isolant les maisons à la cellulose haute soufflée à haute densité, seraient encouragés dès 2019-2020.
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La prochaine décennie serait celle des énergies vertes et de l’amorce d’une transition vers un Québec où le pétrole jouera un rôle de plus en plus marginal. Voilà les priorités du premier plan directeur de l’organisme gouvernemental Transition énergétique Québec (TEQ), dévoilé le 1er juin dernier.

Le Plan directeur en transition, innovation et efficacité énergétiques du Québec 2018-2023 propose 225 mesures, un investissement de plus de 6 milliards de dollars d’ici cinq ans et 15 feuilles de route pour atteindre des objectifs ciblant l’horizon 2030. Si le prochain gouvernement le met en œuvre avec les budgets demandés et qu’il atteint ses objectifs, l’efficacité énergétique du Québec se sera accrue de 15 % d’ici cinq ans et la consommation de produits pétroliers aura diminué de 40 % en 2030, par rapport à 2013. Les autres cibles du plan directeur : augmenter de 25 % la production totale d’énergie renouvelable (solaire, éolienne, hydraulique, géothermique, etc.) et augmenter de 50 % la production de bioénergies (d’origine végétale, animale ou humaine).

« Pour la première fois de son histoire récente, la part de l’énergie renouvelable pourrait dépasser 50 % du bilan énergétique du Québec d’ici 2023. Il s’agit d’un point de non-retour dans la transition énergétique du Québec qui doit permettre d’éliminer progressivement le pétrole de son bilan énergétique d’ici 2050 », affirme TEQ. C’est ce que l’humanité doit faire pour contenir le réchauffement climatique en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux industriels, selon les experts.

Un virage majeur est déjà amorcé à l’échelle mondiale : augmentation des investissements dans les infrastructures à faible empreinte carbone; révision de la fiscalité qui favorise directement ou indirectement la production et la consommation d’énergies fossiles, par exemple en encourageant l’étalement urbain; appui politique à l’innovation et à l’efficacité énergétique; incitatifs à l’adoption de comportements et d’habitudes de consommation durables; virage accéléré vers la mobilité durable.

Depuis des décennies que nos élus nous promettent l’âge d’or de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables, cette fois-ci serait-elle la bonne, le début d’un temps nouveau, beaucoup plus écolo? Des parcs solaires photovoltaïques et éoliens remplaceront les centrales thermiques carburant au mazout et au diésel; voitures, autobus et camions électriques feront leur apparition en grand nombre; des bornes de recharge seront installées au dépanneur du coin; la géothermie sera de plus en plus utilisée dans les grands bâtiments; les maisons neuves et rénovées seront de plus en plus performantes; et le chauffage au mazout sera progressivement remplacé par des pompes à chaleur et des appareils aux granules.

Mais pour réussir il faudra modifier nos comportements radicalement : jusqu’ici, l’Organisation des Nations Unies qualifie de « catastrophique l’écart qui persiste entre les objectifs ciblés dans l’Accord de Paris et les réductions des émissions de gaz à effet de serre (GES) requises pour contenir le réchauffement climatique », rappelle TEQ. Bien que sa combustion émette moins de GES que celle de produits pétroliers, « le gaz naturel doit être considéré comme une solution de transition lorsque aucune autre solution économiquement viable pour l’industrie ou aucune autre technologie n’est disponible (la priorité, au Québec, devant être accordée à l’électricité et aux autres formes d’énergie renouvelable) », précise l’organisme provincial.

La grande priorité sera évidemment de décarboniser le secteur des transports, accaparant 82 % des produits pétroliers consommés à des fins énergétiques au Québec et dont les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 21,3 %, de 1990 à 2015, en raison du nombre croissant et de la puissance accrue des véhicules routiers. Tous les autres secteurs d’activité seront touchés par le plan directeur de TEQ : aménagement du territoire, industrie, bâtiment, bioénergies, innovation et exemplarité de l’État.

Le test d’infiltrométrie, essentiel en rénovation comme en construction pour assurer l’étanchéité à l’air de l’enveloppe du bâtiment. © endeavourcentre.org

Bâtiments résidentiels

Voici ce que nous promet TEQ dans le secteur qui nous concerne :

  • l’offre des programmes d’efficacité énergétique pour les immeubles de logements sera améliorée dès l’an prochain, un nouveau programme centralisé ciblant les ménages à faible revenu est prévu pour 2020-21 et le programme Novoclimat doit être renouvelé d’ici 2022;
  • des solutions pour gérer la demande de pointe hivernale en électricité seraient implantées dès 2019 (bien que les hivers plus cléments diminuent la demande, l’abandon constant des énergies fossiles et la popularité croissante des appareils électroniques exigent parfois qu’Hydro-Québec produise et achète davantage de mégawatts de sources fossiles);
  • des projets de bâtiments innovants (très haute performance, production et stockage d’énergie, etc.) seront encouragés dès 2019 et de nouvelles technologies seront testées, analysées et publicisées au fur et à mesure de leur avancement;
  • la portée de la réglementation sur l’efficacité énergétique des appareils sera élargie dès l’an prochain, notamment pour couvrir les portes et les fenêtres, et sera mise à jour régulièrement pour concorder avec la réglementation fédérale;
  • dès 2020, TEQ veut offrir une certification volontaire des entrepreneurs en rénovation écoénergétique et publier une stratégie du bâtiment durable;
  • la réglementation sur l’efficacité énergétique des petits bâtiments résidentiels de 2012 doit être rehaussée en 2021-2022 et les nouveaux bâtiments à haute performance énergétique deviendraient la norme à partir de 2028;
  • un groupe de travail se penchera sous peu sur la cotation énergétique qui deviendrait obligatoire d’ici cinq à dix ans pour toutes les maisons neuves et revendues;
  • le soutien gouvernemental à la transition énergétique sera amélioré et les programmes doivent être adaptés aux besoins des participants et des révisions réglementaires;
  • enfin, l’installation de systèmes au mazout nouveaux ou de remplacement serait interdite entre 2023 et 2028, sauf dans les résidences non raccordées au réseau hydro-québécois ou desservies par des réseaux autonomes carburant aux énergies fossiles.

Priorité à la réno

TEQ ainsi que les acteurs du bâtiment devront d’abord cibler la rénovation majeure des bâtiments énergivores, et pas seulement de ceux qui sont chauffés au gaz ou au mazout, estime Elsa Joly, analyste principale en énergie au groupe Dunsky. « Comme le coût des nouvelles centrales électriques est de 10 cents le kilowattheure, l’efficacité énergétique offre un net avantage pour les gouvernements, a-t-elle expliqué lors du 9e colloque annuel du Conseil de l’enveloppe du bâtiment du Québec (CEBQ), tenu à Montréal les 20-21 mars dernier. L’efficacité énergétique contribuera pour 50 % des réductions de GES dans le cadre des cibles de Paris, les deux tiers viendront des bâtiments et les rénovations recevront trois fois plus d’investissements que les constructions », a-t-elle ajouté. De plus, il faudra selon elle adopter un Code de rénovation passive car « 75 % des bâtiments de 2030 sont déjà construits ».

Cette experte, qui a conseillé TEQ dans l’élaboration de son plan directeur, a souligné que les Villes de Vancouver et de Toronto favorisent déjà la construction de bâtiments à zéro émissions de GES. Pour y arriver, élus et entrepreneurs doivent modifier leurs approches pour surmonter les nombreux obstacles à l’efficacité énergétique, comme les bas prix de l’énergie, l’endettement des locataires et la taille croissante des habitations qui annule plusieurs gains en efficacité. « Bien que ce soit moins rentable politiquement, parce que c’est moins sexy et moins visible qu’un parc solaire, l’efficacité énergétique est le domaine qui va créer le plus d’emplois », dit-elle.

Ce qui est bien plus sexy, c’est d’améliorer la santé des gens en bonifiant l’isolation, l’étanchéité et la ventilation des immeubles afin de prévenir et d’éliminer des infestations de moisissures et de rongeurs, ajoute-t-elle. (Ou de réduire l’exposition aux champs magnétiques en diminuant la quantité de courant qui circule dans les maisons, pourrait-on ajouter.) « Le confort est facile à vendre, même si l’énergie ne coûte pas cher, rappelle Elsa Joly. Un pare-air pourra se vendre en disant au client [qu’en réduisant les fuites et l’infiltration d’air qui assèchent les maisons] : ‘‘ Ton nez ne saignera plus en hiver parce que t’auras une bonne humidité ’’. »

Grâce au premier plan directeur de TEQ, le marché des analyses énergétiques et des services-conseils en efficacité des bâtiments prendra donc de l’ampleur, prévoit l’experte. « Une caméra thermique [à ondes infrarouges imageant les températures des surfaces], ça permet de trouver les trous de souris et de les boucher à bas prix! »

Emmanuel Cosgrove, directeur d’Écohabitation. © ecohabitation.com

L’auto et les matériaux

Mais le Québec fait exception en matière de lutte contre les GES. Comme l’électricité y comble environ 73 % des besoins en énergie des habitations, leur chauffage a moins d’impact sur le climat que celui des grands bâtiments, qui font plus grand usage du gaz et du mazout. C’est l’impact de vos déplacements pour vous rendre au boulot qui importe le plus, a rappelé lors du même colloque Emmanuel Cosgrove, directeur de l’organisme sans but lucratif Écohabitation voué à la réduction de l’empreinte écologique des Québécois à domicile.

« Seulement 14 % des GES émis au Québec viennent des bâtiments, a-t-il précisé lors du colloque du CEBQ. L’éléphant dans la pièce, c’est l’auto, avec 43,5 % des émissions. Plus de la moitié des Québécois vivent en périphérie des grandes villes. »

Quand à l’impact climatique des maisons comme tel, la distance parcourue par les matériaux qui les composent et l’énergie qu’elles consomment pâlissent devant l’énergie intrinsèque contenue dans les matériaux ainsi que leur durabilité et leur potentiel de réemploi ou de recyclage, ajoute M. Cogrove. « Il est un peu ridicule d’être missionnaire en efficacité énergétique au Québec, avoue-t-il. Ici, l’impact climatique des bâtiments vient en bonne partie des matériaux, comme les couvre-planchers, les toitures et le gypse. Comme on les change souvent, ils génèrent plus de GES et de déchets. » Bref, vaut mieux préférer des planchers minéraux ou de bois massif, des toits végétaux ou métalliques ainsi que du gypse recyclé.

La bête noire d’Emmanuel Cosgrove, ce sont les matériaux laminés, peu durables et non recyclables, comme les panneaux de copeaux orientés. « De l’Aspenite laminé à du polystyrène, ce n’est pas une bonne idée. Un plancher laminé, ça ne dure pas plus d’une décennie. Si de l’eau s’infiltre, la fibre gonfle et le plancher rend l’âme. C’est vraiment un revêtement à proscrire! »

Heureusement, il est possible d’acheter des crédits-carbone pour compenser l’énergie intrinsèque ou « grise » des matériaux, celle requise tout au long de leur cycle de vie (extraction et transformation de la matière première, fabrication, transport, mise en œuvre, entretien et recyclage). Emmanuel Cosgrove salue d’ailleurs à ce chapitre le constructeur Belvedair, pionnier de la certification « neutre en carbone » qu’a développée à sa demande le réputé organisme Planetair. Écohabitation calcule les émissions de GES des composantes de la maison avec le logiciel Athena Impact Estimator for Buildings et Planetair valide les résultats et vend des crédits-carbone certifiés Gold Standard, norme la plus élevée en la matière. « Pour une maison, ça peut coûter de 1 000 $ à 5 000 $, 2 000 $ en moyenne, pour compenser le carbone émis sur 60 ans en plantant des arbres [capteurs de CO2] au Québec, précise Emmanuel Cosgrove. Ainsi on peut avoir la tranquillité d’esprit parce que notre consommation d’énergie devient socialement responsable. » 

En terminant, ce pionnier, qui a introduit chez nous notamment les certifications LEED pour les habitations neuves et Rénovation Écohabitation, rappelle qu’une maison écologique, c’est avant tout une maison de qualité. « Les bâtiments durables ne sont pas juste super isolés, ils durent plus longtemps. C’est au concepteur de penser à la fin de vie du bâtiment. Pour faire une conception intégrée, il faut faire venir un démolisseur et penser à la déconstruction en fin de vie. Nos champions conçoivent des bâtiments qui dureront 200 ou 300 ans. Vous pourriez gagner notre grand, grand prix… Faudra juste attendre quelques siècles pour voir si vous avez réussi! »

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