À la découverte des sagesses anciennes : le labyrinthe

Le Jardin du Labyrinthe à l’automne 2019. © Natalie Gingras.

Pendant près de six mois, en 2019, j’ai été captivée par l’exploration passionnante des sagesses anciennes qui se cachent derrière les ouvrages en pierre aux propriétés fort intéressantes. Présents partout sur la planète, ces vestiges témoignent d’une science précise, d’un savoir-faire qui repose sur des connaissances avancées. Ces anciennes sagesses, pionnières des sciences naturelles, sous-tendent l’interdépendance entre les structures aménagées, les humains et les éléments naturels de la création au cœur de pratiques ritualisées apportant de nombreux bienfaits. J’ai donc cherché, lu et appris. Je crois à l’intégration des connaissances par la pratique concrète dans l’expérience. L’exploration par les sensations du corps était nécessaire dans ce genre de quête. J’ai donc fouillé afin de trouver ce type d’ouvrage à visiter. Le labyrinthe contemporain calqué sur le modèle ancien et la pratique de sa marche sont aujourd’hui en émergence un peu partout dans le monde. Au Québec, les labyrinthes de type ancien se font toutefois rares. L’Ontario et la Nouvelle-Écosse auront été mes points de prédilection pour cette quête. J’en ai marché une dizaine, tous situés dans des lieux publics. Depuis, je suis convaincue des bénéfices que celui-ci apporte.: centration, paix intérieure, régénérescence, harmonisation, résolution de questionnement intérieur, etc. C’est le marcheur qui fait son expérience.

Recueillement au labyrinthe. © Natalie Gingras

Labyrinthe en Ontario. © Natalie Gingras

À la suite de ce pèlerinage de trois semaines, j’ai voulu sonder davantage les fondements et la constitution géométrique de cette structure ancienne. J’ai donc décidé d’entreprendre chez moi la réalisation d’un jardin labyrinthe. Cette réalisation a été l’aboutissement de ma quête. La mission est maintenant accomplie et les objectifs principaux comblés : développer dans un contexte naturel un espace signifiant à vocation particulière invitant au recueillement et au calme, raviver la connexion à soi et à la vie, solliciter l’implication citoyenne pour la phase de réalisation afin de susciter l’appartenance au lieu, rendre ce jardin public et accessible à la communauté, redonner une nouvelle vocation à un coin de terrain en friche.

La découverte des secrets de ces ouvrages en pierre m’a inspiré une pratique professionnelle alliant l’ancien au moderne par la création d’espaces voués au mieux-être, au calme et au recueillement. Ce périple aura su stimuler ma conviction de la nécessité de faire resurgir cet univers ancien chez nous, au Québec.

Labyrinthe en Nouvelle-Écosse. © Natalie Gingras

Le Jardin du Labyrinthe des Laurentides

Le terrain en friche avant les travaux d’aménagement. © Natalie Gingras

Les friches, bouts de terre ingrats, sont dorénavant réutilisées pour de multiples usages créatifs. Cette vague bat son plein surtout en milieu urbain, où chaque pied carré a sa valeur. Dans les territoires éloignés des grands centres, nous n’avons pas encore adopté ce concept de récupération des espaces délaissés. Investie de ce nouvel intérêt pour la science des sagesses anciennes, j’ai entrepris de faire renaître la pointe abandonnée du lot où sied ma maison. Cette friche se situe au coin de deux rues assez passantes. Le processus a commencé en combinant cette recherche de plusieurs mois à l’étude du futur site d’accueil et du paysage environnant avec ses particularités.

Le terrain une fois aménagé. © Natalie Gingras

Dans un premier temps, j’ai écouté. Qu’avait-elle à dire cette friche? Vouloir s’impliquer dans un dialogue avec l’environnement signifie le faire avec un espace qui a à offrir, qui existe déjà, avant même toute intervention humaine. Et aussi écouter la terre pour répondre aux éléments qui la composent.

L’histoire de cette friche a commencé par une destitution de sa forêt. À une époque où la conscience environnementale n’était pas le sujet de l’heure, cet endroit a été utilisé, à tout venant, comme station de vidange par certains entrepreneurs du coin pour y enfouir leurs résidus de chantier : béton, asphalte, pierre, terre d’excavation, gouttières, métal, etc. La nature, toujours forte, a, avec vigueur, repris ses droits depuis. Ronces de framboisiers, vignes vierges, verges d’or et autres plantes pionnières ont joyeusement envahi ces décombres. Une friche était née et c’est sur cet emplacement que je me suis invitée afin de créer le Jardin du labyrinthe.

Le Jardin du Labyrinthe  : processus de création et réalisation

Il y avait d’abord beaucoup de détritus à retirer manuellement. © Natalie Gingras

Le processus de création a commencé par une sensation et une imprégnation de la nature constituant le site ainsi que par la modulation du sol. C’est un processus actif entremêlé de moments de calme et d’arrêt qui permet la contemplation, la réflexion et une justesse dans le flot des interventions à faire. Être soi-même en cohérence et en cohésion avec l’environnement favorise un travail de qualité et prédispose à conserver l’intégrité et l’esprit du site. La morphologie existante a donc orienté le design.

Cette friche étant difficilement accessible à la marche, nous avons dû dénouer le filet végétal afin de pouvoir mettre les choses en place. Nous avons, dans un premier temps et à bout de bras, procédé au nettoyage physique des lieux pour désengorger la terre des immondices et la libérer de ces empreintes. Dans un deuxième temps, tout en conservant la cuve originelle du terrain, nous avons créé un plat nécessaire à l’implantation du labyrinthe. Les grosses pierres présentes ont été relocalisées pour faire appui à l’enceinte naturelle conservée intacte.

Préparation du terrain en vue de la réalisation du jardin. © Natalie Gingras

Ensemencement du jardin. © Natalie Gingras

Le site appelait à la réutilisation de sa propre matière première, les pierres du pays. À l’image des défricheurs des Pays d’en Haut, nous avons épierré la terre. L’ouvrage s’est voulu plus brut que je ne l’aurais pensé. La structure du labyrinthe est donc constituée de pierres les unes déposées près des autres et le chemin à marcher se fait sur la terre brune. L’enceinte a été, par la suite, ensemencée de plantes majoritairement indigènes.

Le Jardin fleurit. © Natalie Gingras

Fleurs au Jardin du Labyrinthe. © Natalie Gingras

© Natalie Gingras

S’asseoir au Jardin du Labyrinthe. © Natalie Gingras

J’ai décidé d’emprunter à la roue de médecine des peuples premiers la disposition de ses quatre points cardinaux pour les appliquer au labyrinthe (nord, sud, est, ouest). J’ai donc intégré des pierres d’importance aux quatre directions. Chaque direction ayant ses sens et ses vibrations propres : l’essence d’un animal, une couleur, une vertu, un élément de la nature. Au centre siège une magnifique pierre de quartz blanc, rajoutée pour ses propriétés vibratoires connues depuis des siècles. Des chaises blanches ici et là disposées près du labyrinthe attendent les marcheurs qui auraient besoin d’un moment de repos. En anglais on utilise l’expression To give birth a labyrinth, ce qui se traduit, tant bien que mal par mettre un labyrinthe au monde. À bien y penser, la sensation n’est pas si loin de l’idée d’enfantement.

J’ai fait appel à certains principes liés à la géomancie, celle-ci étant considérée comme la mère des sciences naturelles. Cette science ancienne qu’est l’art de placer les structures en harmonie avec la Terre, l’environnement et la vie portée par ceux-ci nous a été fort utile pour trouver l’endroit propice à la création et à l’amélioration d’un sens d’appartenance au lieu. Selon Richard Feather Anderson, précurseur de la géomancie en Amérique du Nord, celle-ci s’intègrerait dans une approche où l’on considère que la Terre est un être vivant et conscient et que toute forme de vie est interconnectée.

Le jardin du Labyrinthe  : travail collectif et communauté

Atelier Momentum : pose des rubans au sol. © Natalie Gingras

Les travaux majeurs de ce chantier ont été réalisés, en partie, avec l’aide des membres de la communauté. Les dernières pierres ont été déposées lors d’un atelier Momentum célébrant son ouverture officielle. J’ai profité de l’occasion pour instruire sur le labyrinthe et les sagesses anciennes, puisqu’ils sont très peu répandus chez nous : origine, pratique et bienfaits.

Atelier Momentum : pose de pierres. © Natalie Gingras

Atelier Momentum : pierres des quatre directions. © Natalie Gingras

Atelier Momentum : travail collectif. © Natalie Gingras

Depuis lors, la communauté s’est approprié ce lieu actif. Certains y font une marche méditative, d’autres viennent s’y recueillir, les enfants et les chiens viennent y courir. Le jardin est utilisé par ceux qui le visitent en solitaire, parfois en famille. L’espace est aussi disponible pour les cérémonials ou les rassemblements. Ce nouveau type de jardin fait jaser, interpelle, et cette nouvelle ancienne sagesse qu’est le labyrinthe fait œuvre utile.

La marche du labyrinthe. © Natalie Gingras

La marche du labyrinthe en famille. © Natalie Gingras

Solstice d’hiver au Jardin du Labyrinthe. © Natalie Gingras

Rituel aux chandelles.

Le labyrinthe ancien  : c’est quoi?

Le labyrinthe est un modèle archétypal ancien utilisé par les peuples du monde entier. Celui-ci est de forme plutôt circulaire et constitué d’un unique chemin qui vous entraîne dans un périple vers le centre, endroit physique autant que métaphorique. Il procure une occasion d’expérimenter le retour au centre de soi, au centre du cosmos, ou d’aller au cœur d’une quête. Cette unique voie marchée, de par sa forme particulière, peut susciter révélations et transformations. Le même chemin est repris en sens inverse pour le retour. On ne peut donc s’y égarer.

Plusieurs des modèles et mouvements fondamentaux qui supportent la vie de notre univers sont encodés dans la constitution du labyrinthe : cercle, croix, méandre, spirale, alternance gauche droite des directions lors de la marche. Il peut nous faire penser aux circonvolutions du cerveau, des intestins, à l’utérus, au cosmos. Le peuple Hopi le considère comme une représentation de la Mère Terre. Le cercle espace rassembleur, inclusif, continuité, infinité.

Le labyrinthe classique.

L’origine du labyrinthe classique à sept circuits ou chemins à travers lesquels s’effectue la marche demeure presqu’un mystère, puisqu’on le retrouve depuis les temps anciens et partout sur la planète (4000 ans av. J.-C. et plus).

Modèle du labyrinthe de Chartres.

À l’époque médiévale l’église s’appropria cette structure ancienne. Sa forme changea, prenant diverses apparences pour se diviser la plupart du temps en quatre quadrants distincts. On en retrouva donc d’autres représentations souvent plus complexes. La plus connue est celle contenue dans la cathédrale de Chartres. Au Moyen Âge il devient populaire dans les jardins où celui-ci prend la forme d’un jeu, n’ayant plus alors la même vocation de marche rituelle, de pèlerinage ou de méditation active favorisant l’introspection ou la transformation. Constitué d’une suite de dédales et non plus d’un chemin unique, il n’offre surtout plus la même expérience que celle vécue dans un labyrinthe ancien . Ce dernier calme l’esprit, tandis que le dédale l’exacerbe en l’incitant à résoudre un casse-tête pour trouver la sortie.

Le labyrinthe et ses bienfaits

Nul n’est besoin de vouloir vous convaincre des bienfaits rattachés à la marche du labyrinthe. Pour les sceptiques, les dubitatifs ou les indifférents, il n’y a qu’à tourner votre regard partout en Amérique du Nord, vous trouverez la preuve vivante et concrète du bien-être que celui-ci procure. C’est grâce à l’existence de milliers de labyrinthes ayant porté le pas d’autant de gens que l’histoire humaine vient confirmer la puissance de cette sagesse ancestrale.

Le labyrinthe du Colorado Children’s Hospital. © soultrek.me

Les labyrinthes ne sont pas seulement pertinents dans les centres de yoga ou derrière les églises, mais également dans les lieux publics et les centres de santé. Par exemple, aux États-Unis, plus de cent hôpitaux et autres lieux relatifs à la santé, ainsi que des hospices, de petites écoles, des universités et des centres de détention sont munis de labyrinthes à marcher.

Marianjoy Rehabilitation Hospital, Illinois, É-U. © labyrinth-enterprises.com

Le mot de la fin : le retour des sagesses anciennes dans notre monde moderne

On assiste aujourd’hui à un abandon progressif des lieux de culte, à l’effritement des traditions de toutes sortes et à la dispersion des espaces rassembleurs. Cela constitue un enjeu de société majeur qui génère un vide et une perte de repères physiques chez l’individu. Je crois que l’architecte paysagiste a un rôle à jouer par la mise en place de nouveaux repères publics, en créant des espaces à vocation particulière favorisant le recueillement et nous rappelant qui nous sommes, afin de raviver notre connexion avec la globalité de la vie. Ces lieux simples et accessibles peuvent devenir des points d’ancrage générateurs de sens, qui permettent à l’individu de connecter cet espace de retraite en lui. La réappropriation de notre caractère spirituel pourrait être facilitée par la fréquentation de ces nouveaux espaces à vocation particulière.

S’asseoir au centre du labyrinthe peut avoir un effet tout aussi calmant que de le marcher. © Natalie Gingras

Bonifier les lieux publics voués à la détente et aux loisirs par l’ajout de ces espaces dédiés pourrait favoriser l’émergence d’une expérience globale chez l’individu. Cette expérience assurant ses bénéfices au corps comme à l’esprit. Depuis quelques années il y a une résurgence du phénomène labyrinthe partout sur la planète. On retrouve une multitude d’associations et de regroupements, dans divers pays, qui partagent leurs connaissances sur le sujet. Sans attribution à aucune croyance, culture ou religion, le labyrinthe répond à un besoin de retrouver des espaces où chacun peut expérimenter l’aspect sacré à sa façon. Le labyrinthe redevient à notre époque un outil actuel non dogmatique et universel. L’architecte paysagiste que je suis se consacre, en grande partie désormais, à la création de ces lieux, ces points d’ancrage générateurs de sens qui permettent à l’individu un retour à soi.

Natalie Gingras

Architecte paysagiste A.A.P.Q.

Un merci particulier à François, Amélie, Marie-Louise et Jacques

 

Témoignages

François :

Quel été 2019! D’abord impliqué depuis le début du projet, j’ai pu y découvrir comment, ensemble, nous pouvons œuvrer pour la collectivité. Quel voyage! Chacun des labyrinthes visités au cours de ce périple m’a permis de découvrir avec une grande délicatesse la sensation de centration et de paix intérieure. Chaque fois où je l’ai marché m’a révélé à une expérience différente, mais toujours en lien avec le potentiel émergent de connexion avec mon énergie fusionnée à la terre. Merci pour avoir amené cette nouvelle voie dans ma vie!

Alice :

Mon expérience avec le labyrinthe s’est déroulée avec tous mes sens. Marcher le labyrinthe est une expérience physique mais aussi psychologique. On sent le mouvement dans le corps, mais aussi dans la tête. Lorsque je suis arrivée au centre, j’ai senti un tel calme, un apaisement, mais également beaucoup de gratitude pour le lieu. Le cheminement doit être différent pour chaque personne. Pour moi, ce fut réellement thérapeutique, comme une méditation en plein air, mais dans l’action. On se sent lié avec la terre que l’on foule, ça recentre rapidement. Lorsqu’on en sort on dirait que le temps s’est arrêté, suspendu pendant que l’on en a fait le parcours. Je crois que tout le monde devrait vivre cette expérience, même les enfants. Mon fils de deux ans a parcouru le labyrinthe à sa façon. C’était magnifique à voir!

Jacques :

Je sens l’énergie des quatre directions qui nous accompagne sur le parcours. Cela ramène un réalignement si on n’est pas bien centré. Les deux parties du cerveau sont sollicitées, ce qui favorise l’unité. Je crois que ça peut aider ceux qui ont de la difficulté à être bien ‘‘groundé’’. J’ai eu du plaisir à le marcher.                                                          

Marie-Louise :

Embrasser Gaïa, notre Mère Terre.

Au fil des années, j’ai marché sur plein de sentiers pour harmoniser la planète. Participer à la création d’un labyrinthe fut pour moi une nouvelle expérience. Non pas que j’étais ignare de ces belles géométries destinées à harmoniser notre planète, mais n’en avais jamais mis une au monde collectivement. C’est comme faire naître un enfant en quelque sorte à travers un paquet de sages-femmes / sages-hommes. Un labyrinthe, c’est un peu comme un enfant qui émane du sol, prêt à vibrer d’une conscience additionnelle au sein de sa mère, notre belle planète bleue.

Nathalie :

J’ai senti que j’étais en communion avec l’univers. Que je suis une partie de cet univers,

connectée à tous les autres êtres qui le composent.

Jean-Luc :

Je me suis senti enraciné, je faisais un avec la terre et l’univers, avec le ‘‘tout ‘‘.

Jean :

Une sensibilité profonde est requise pour cet exercice, ce n’est pas un acte intentionnel, une action professionnelle, mais bien une sensibilité transcendante. C’est la connexion que l’artiste créateur a avec l’œuvre … de percevoir la magie qui est déjà dans le lieu pour lui laisser toute la place.

Il y a une grande différence entre un spécialiste et un créateur.

Le premier partage ses compétences, le deuxième crée des œuvres.

À propos de l’auteure
Natalie Gingras
est architecte paysagiste et pratique depuis 20 ans l’art de créer des espaces de vie enchanteurs — qu’ils soient en milieu urbain ou sauvage. Forte d’une douzaine d’années d’expérience en arts visuels à Montréal,  sa démarche artistique sous-tend tous les projets mis en œuvre. Son approche conceptuelle s’appuie sur l’intervention minimaliste et sur certaines valeurs basées sur les lois mathématiques qui régissent les fondements de la nature même. Elle se spécialise dans les aménagements ayant un lien avec les traditions des sagesses anciennes et offre des formations et des cours de perfectionnement dans son secteur d’activités.

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