en collaboration avec André Fauteux

Le printemps dernier, notre collaboratrice a parcouru l’est de la province à la recherche de quartiers modèles en termes de durabilité, d’écologie, d’économie et d’innovation. Elle y a rencontré les créateurs d’habitats, de quartiers et de villes écologiques. Certains les nomment écoquartiers. Sylvie Laberge croit plutôt que ce sont que des maquettes du futur… 

Que se passe-t-il à Québec? (13 mars 2017)

Je remonte la 1ère avenue en pensant à la rencontre que je viens d’avoir avec Réjean Boilard, agent de développement chez Action-Habitation, un groupe de ressources techniques en habitations sociales et communautaires. M. Boilard m’a emmené visiter PAL6, un immeuble tout neuf.

PAL6 offrira des logements écologiques pour les locataires à faibel revenu. © untoitenreservequebec.org

PAL6 fera école : il est grand mais pas démesuré, moderne mais pas criard, écoénergétique mais accessible, contemporain mais pas snob! Surtout, les 59 unités locatives de cet immeuble de Québec ne sont occupées que par des ménages à faible revenu : des 4 pièces et des 5 pièces de dimensions humaines, lumineux et bien pensés, à 728 $ ou 820 $ par moi , électricité non comprise. L’esthétique tranquille de ces logements et la beauté non-ostentatoire du bâtiment contribuent au bien-être des occupants, par leur effet positif et apaisant. La preuve, si elle devait être faite, que le logement communautaire peut être tout aussi attrayant que les prestigieuses tours à condos des quartiers centraux. Et il peut aussi être durable! L’organisme d’habitation sociale Un toit en réserve a confié à Habitations Consultants HL la construction de l’immeuble dans le secteur de la Pointe-aux-Lièvres, et en est aujourd’hui propriétaire. Le bâtiment de six étages est sorti de terre à l’été 2015 et fut livré douze mois plus tard.

C’est le premier de trois immeubles résidentiels récemment mis en chantier dans cet ancien secteur industriel, situé entre deux quartiers branchés, Saint-Roch et Limoilou. La Ville de Québec souhaite y créer un véritable écoquartier et y agit à titre de promoteur, en rachetant, en décontaminant et en revendant des terrains.

Dans un document produit par M. Boilard et Action-Habitation, ces quelques lignes résument parfaitement les objectifs de l’immeuble PAL6 : « ce projet offre une contribution concrète à la Stratégie gouvernementale de développement durable 2008-2013 déposée à l’Assemblée nationale en décembre 2007. (…) Il aborde les trois enjeux fondamentaux du développement durable ainsi que les trois dimensions indissociables de la qualité de vie qui en découlent : le milieu de vie (dimension environnementale), le mode de vie (dimension sociale) et le niveau de vie (dimension économique). »

PAL6 intègre une foule de spécifications du système d’évaluation LEED, sans toutefois en avoir reçu la certification. C’est ici qu’Anne Côté, de Côté Lafond architectes, entre en scène. La firme a été retenue pour la conception des plans d’architecture de l’immeuble. « Dès l’étape de la conception, et tout au long du développement du projet, l’esprit de la construction durable domine », affirme Mme Côté. De l’ascenseur économe en énergie et fabriqué à 95 % de matériaux recyclables, aux armoires et planchers écologiques, en passant par un mur solaire qui réchauffe l’air avant son entrée dans le bâtiment, la construction dépasse, dans la majorité des catégories, les normes et spécifications LEED. Et ce, sans devoir se plier aux tenues de livres et aux inspections coûteuses qu’une certification LEED exige. « Cette façon de faire est beaucoup plus répandue qu’on pourrait le croire », soutient Mme Côté. Elle permet aux promoteurs de livrer des bâtiments aux caractéristiques fantastiques en évitant les coûts d’obtention d’une certification. L’architecte ajoute que de nombreux projets auxquels la firme a participé correspondent à cette description. L’entreprise collabore avec Action-Habitation depuis près de vingt ans. Les réalisations qui sont nées de cette union ont souvent contribué à la mise à jour du code de construction du Québec en mettant de l’avant des concepts et des façons de faire novateurs. Et PAL6 en est l’exemple parfait!

En plus de PAL6, Pointe-aux-Lièvres se doit de livrer des immeubles qui ont tout autant d’impact sur sa crédibilité. En visitant Origine et Habitus, les deux autres bâtiments qui s’élèvent aujourd’hui sur le territoire de l’écoquartier, je sens que je ne serai pas déçue. C’est Alejandro Montero, président de la firme Tergos Architecture + Construction, qui m’avait glissé un mot sur les immeubles. « Il faut que tu vois ça! », avait-il lancé avec enthousiasme. Tergos est un joueur clé dans le domaine du développement résidentiel durable dans la région de Québec. Plusieurs projets ont déjà vus le jour sous son égide.

Habitus, dont Tergos a assuré le volet architecture, est l’une de ses réalisations les plus importantes. Ce complexe, proposé par Mpmento Immobilier et construit par Drolet construction, est constitué de quatre bâtiments formant un carré au centre duquel une cour communautaire est aménagée. Les unités d’habitation — 52 maisons de ville transversales sur deux étages livrées l’été dernier — sont conçues selon les toutes dernières techniques et technologies de construction verte. Avec leur toiture et leurs murs végétalisés, elles font déjà figure d’exception. L’ensemble, certifié Novoclimat 2.0 et LEED Platine, comporte des niveaux élevés d’isolation thermique et acoustique qui font équipe pour assurer un confort et une intimité à toute épreuve. L’éclairage certifié Energy Star, les appareils sanitaires à haute efficacité, les peintures sans émissions de composés organiques volatils, les portes et fenêtres d’étanchéité supérieure ne sont que quelques-unes des caractéristiques intérieures des maisons de ville. Les rangements à vélo et cabanons communs contribuent à l’aspect pratique. À partir de 259 900$, les écopropriétés se situent dans la fourchette moyenne de prix pour ces types de constructions.

Tout ces éléments sont déjà attrayants, mais il y a plus : la cour intérieure, d’inspiration espagnole, étonne. Centrée sur l’idée du parc communautaire, elle comprend un potager pour chaque unité, des aires de jeux pour les enfants, des arbres fruitiers et un mobilier urbain permettant un séjour prolongé, le tout cerné d’une terrasse piétonne. D’une capacité de 1 600 litres, une citerne de récupération d’eau de pluie fournit la totalité de l’eau d’arrosage pour les potagers. Conçu par Éconeau, petite entreprise familiale de Montréal, le système permet de capter, filtrer et retenir l’eau de pluie afin qu’elle soit utilisée à des fins agricoles plutôt que canalisée et dirigée vers les égouts pluviaux de la ville. C’est l’idée de Marie-Claude Chevrette, l’une des plus jeunes et des plus dynamiques chefs d’entreprise que j’ai pu rencontrer! « C’est au chalet que mon père et moi avons testé nos premiers prototypes », explique Mme Chevrette. L’assèchement de la veine principale du puits artésien alimentant le chalet a forcé la jeune femme à trouver une solution rapide et durable. Entrainant son père dans l’aventure, Marie-Claude Chevrette a immédiatement su démontrer ses qualités de leader en transformant ce projet familial en une micro-entreprise à succès. Éconeau ajoute une étoile dans le cahier déjà bien décoré du projet Habitus…

Tout à côté d’Habitus, il y a Origine-Écocondos de la Pointe, une tour de 13 étages construite par EBC avec la technologie de bois lamellé-croisé (ou CLT pour Cross-Laminated Timber), de Nordic Structures Bois. C’est l’édifice en bois massif le plus haut sur le continent. Au début du chantier, soit en mai 2016, c’était même le plus haut du genre sur le globe. Le projet a bénéficié d’une couverture médiatique mondiale, et d’autres promoteurs se sont empressés de l’imiter. Jusqu’à le dépasser tout récemment, avec un immeuble de 24 étages construit en Norvège.

Chez Origine, tout est en bois : murs, planchers, poutres, colonnes, même la cage d’ascenseur! Avec ses 3 000 m3 de bois, la structure permet de séquestrer plus de 2 300 tonnes de CO2, l’équivalent des émissions de près de 450 automobiles produisant entre 2 et 5 tonnes de CO2/an. Un bâtiment en CLT comporte un autre avantage « invisible » mais très concret : la rapidité de construction. De la première pelletée de terre à la livraison finale, il aura fallu moins de 18 mois pour remettre les clés aux premiers occupants. Les 94 unités de condos offrent toutes les technologies de conservation de l’eau, de l’énergie et de l’espace propres à un immeuble bâti sous l’égide du développement durable. En plus d’un gymnase et d’un salon privés, des aires communes comprenant une terrasse, une piscine chauffée et un espace BBQ permettent aux résidents de profiter de la vie sans devoir se déplacer. Tout est sertit dans une abondante végétation.

L’une des caractéristiques les plus avant-gardistes se trouve dans les cuisines : un système de collecte des déchets de table proposé par Solucycle, une autre micro-entreprise d’avenir. Pour Steve et Mathieu Linteau, propriétaires de l’entreprise de Québec, il fallait démontrer qu’en implantant leur système, le quotidien des habitants de l’immeuble serait simplifié. Il s’agit d’un broyeur intégré à l’évier de cuisine, un concept déjà connu de biens des ménages. À l’époque, des systèmes semblables ont donné du fil à retordre à leurs propriétaires, qui ont dû les abandonner en constatant des failles majeures de fonctionnement et d’efficacité. Solucycle a tenu compte de toutes les aberrations associées à cette technologie et a créé des solutions novatrices. Les déchets sont ultimement récupérés en bassin et transportés par camion vers un site de compostage ou de biométhanisation. (Mais comme il n’y a pas encore de tels sites à Québec même, le transport par camion augmente les émissions de gaz à effet de serre.) Ajouté à la chute à déchets intelligente sur chacun des étages, qui permet de trier les matières résiduelles in situ, ce système rend l’immeuble Origine encore plus orienté vers les objectifs d’écoresponsabilité que se sont données les promoteurs du projet.

Si Pointe-aux-Lièvres est cité en exemple, c’est que l’écoquartier en devenir intègre plusieurs principes du développement durable. La remise en état et la valorisation d’une ancienne friche industrielle décontaminée s’inscrivent à merveille dans les objectifs de densification des quartiers centraux du gouvernement provincial. Le parc linéaire de la rivière Saint-Charles se trouve à quelques mètres et les résidents ont une vue privilégiée sur la Haute-ville de Québec. À proximité se trouvent déjà les marchés d’alimentation, les églises, les écoles et le transport en commun. De plus, le quartier Limoilou, au sein duquel l’ensemble immobilier est implanté, compte une panoplie de commerces de proximité : petits restos sympatiques, dépanneurs, boulangeries, ateliers d’artistes, etc.

Malgré ces bases solides, il faut plus que des immeubles résidentiels pour en faire un véritable écoquartier, soulignait l’architecte et designer urbain Érick Rivard en mars dernier sur les ondes de Radio-Canada. Le hic, c’est que le secteur est enclavé entre l’autoroute Laurentienne et la rivière Saint-Charles et que les commerces sont à au moins un kilomètre de distance, ce qui perpétue la dépendance sur l’automobile. « Un écoquartier sur le bord d’une autoroute, moi, je n’ai pas vu ça souvent, il faudra vraiment se poser les vraies questions sur l’autoroute Laurentienne, qui gagnerait à devenir un boulevard urbain. » De plus, il faudra encore quelques années avant qu’un véritable réseau structurant de transport en commun ne soit implanté dans le secteur. « Tout le monde va être dans sa voiture, ce qui est un peu contre les principes de l’écoquartier. » La conseillère municipale Julie Lemieux a rappelé à Radio-Canada que des résidents doivent être établis dans un quartier pour y attirer des commerçant. « Ça va se faire en temps et lieu dans tous les quartiers qu’on redéveloppe, c’est toujours un enjeu, il y a des gens qui s’installent, mais tant qu’il n’y a pas de résidents, eh bien les commerçants sont un peu réticents. » Ce qui n’empêche pas Érick Rivard de féliciter la Ville de vouloir créer des écoquartiers. « Elle a mis des conditions d’appels d’offres assez élevées, les trois projets qui sont construits en ce moment sont très intéressants parce qu’ils sont complémentaires. » Démarré en 2012 avec un promoteur qui s’est désisté, la Ville agit comme promoteur depuis 2013. Elle y aura investi 19 millions de dollars d’ici 2020, somme qu’elle compte récupérer avec la revente des terrains et les taxes foncières.

(Pour ce qui est du service rapide par bus (SRB), il a été abandonné à l’automne 2017. Rien n’est encore annoncé pour le moment pour le remplacer. Par ailleurs, la portion de l’autoroute entre le boul. Wilfrid-Hamel et la rue de la Croix-Rouge, englobant l’écoquartier Pointe-aux-Lièvres, sera transformée en boulevard urbain.)

À plus grande échelle, ici et ailleurs (30 mars 2017)

Aujourd’hui, je suis au dévoilement des fiches de bonnes pratiques Milieux de vie en santé en matière de densification verte, produites par les organismes Milieux de vie en santé et Vivre en ville. Le guide est destiné aux intervenants qui travaillent directement avec les promoteurs et constructeurs. Marie-Josée Coupal, conseillère en environnement à la ville de Québec, m’informe du lent mais constant progrès que font tous les niveaux concernés en matière de construction durable. « Le domaine de la densification verte est plutôt jeune au Québec, et, bien qu’on a plusieurs projets pilotes assez avancés à ce sujet, il faut maintenant passer des intentions à la réalisation », me confie-t-elle.

Québec — comme Montréal et d’autres villes de la province — est une cité aux rues étroites et aux bâtiments parfois très âgés. L’infrastructure souterraine est vieillissante, la tuyauterie et les sous-couches qui la supportent sont souvent en état avancé de dépérissement. C’est lorsqu’une rue doit être refaite que Mme Coupal croit qu’il est pertinent d’agir. « Tant qu’à ouvrir une rue, refaisons-là entièrement, et ça, ça inclut le bâti, le mobilier urbain, la canopée et les utilisations », explique-t-elle. En regroupant tous les intervenants (voirie, ingénierie, constructeurs, citoyens, etc), il est possible de transformer une simple rue en un milieu de vie précurseur d’un écoquartier qui s’étendra, dans un horizon d’une trentaine d’années, à tout le secteur. C’est du moins le souhait de Marie-Josée Coupal!

D’où la création du projet de Rues conviviales. L’objectif de cette démarche, sous l’égide de la Politique de l’arbre de la ville de Québec, est de créer un réseau de rues et d’espaces publics qui améliorent la qualité des milieux de vie. En favorisant tous les modes de déplacement (à pied, à vélo, en auto ou en transport en commun) pour tous les types d’usagers (enfants, personnes âgées ou à mobilité réduite, groupes, etc.), la ville souhaite créer des espaces de vie plus sécuritaires, plus durables et plus attrayants. Les incitatifs au développement durable doivent cependant faire partie de la solution, afin d’aiguiller les constructeurs et promoteurs sur la voie qu’a choisie la ville, consent Mme Coupal. « Nous sommes en révision de la règlementation sur la construction, afin de favoriser les projets verts », continue-t-elle. Car en effet, l’absence d’obligation favorisant ce type de construction ralentit le progrès. Les motivations économiques aident également les promoteurs et propriétaires à choisir des technologies écologiques, même si les déboursés immédiats sont plus élevés. « Il faut cesser d’opposer les valeurs environnementales à l’économie », plaide Marie-Josée Coupal. Pour ce faire, il faut miser sur l’information et l’éducation, car encore aujourd’hui, il est difficile de réconcilier des impératifs financiers conjugués au présent et les gains futurs générés par les technologies de construction durable.

Après Marie-Josée Coupal, je réussis à mettre la main sur Christian Savard, directeur général de l’organisme indépendant Vivre en ville. Cet organisme offre de l’expertise et de l’accompagnement aux municipalités, aux promoteurs et aux organisations, dans le domaine du développement durable. Il m’éclaire sur l’état d’avancement du développement des écoquartiers de la province. « Dans un horizon de 15 à 20 ans, la population du Québec augmentera d’environ un million de personnes. Ça, c’est 400 000 nouvelles unités résidentielles! Essayons donc de les penser intelligemment pour qu’elles soient écologiques et durables », prône M. Savard.

Il me cite le projet Zibi, dans lequel une friche industrielle à l’abandon sur le bord de la rivière des Outaouais, à cheval sur les territoires des Villes de Gatineau et d’Ottawa, sera complètement transformée pour donner naissance à la première communauté certifiée One Planet Community au pays et la dixième dans le monde. Ce modèle britannique repose sur l’adoption d’un plan d’action en matière de durabilité qui respecte dix principes favorisant un mode de vie durable et équitable. Parmi les points saillants de Zibi (« rivière » en algonquin) : une réduction de 90 % des émissions de gaz à effet de serre produits par le transport et une réduction de moitié de la consommation d’eau par rapport à la moyenne régionale, une augmentation radicale (400 %) de la biodiversité et des retombées durables pour la collectivité Algonquin-Anishnabe. Le site autochtone non cédé accueillera des tours à condos peu élevées, des maisons en rangées, des bureaux, un hôtel, des commerces, des parcs et un réseau de sentiers pédestres et de pistes cyclables. Du côté ontarien, au moins 71 unités sont déjà disponibles.

« Plusieurs villes au Québec signifient leur intérêt pour le développement durable, en ciblant des terres et des bâtiments à l’abandon afin de les transformer en quartiers et en habitations qui respecteront les principes de construction écologique », m’apprend M. Savard. Mais même si de nombreuses initiatives voient le jour depuis une quinzaine d’années, plusieurs de ces projets rencontrent des difficultés majeures qui repoussent toujours un peu plus loin leur mise en place.

À Rivière-du-Loup, les démarches entreprises en 2011 en vue d’établir un écoquartier sur le site de l’ancienne usine Calko, propriété de la famille Kogan, étaient stoppées depuis un bon moment déjà. L’emplacement en bordure de la rivière du Loup et tout près du parc des Chutes est en plein cœur de la ville. Michel Morin, maire de la municipalité à ce moment, envisageait la construction de cinq bâtiments, pour un total de 150 unités d’habitation. Éric Côté, directeur du service de l’environnement à la ville de Rivière-du-Loup, prévoyait même que certains des immeubles seraient terminés pour la fin de 2016. Ces derniers auraient bénéficié de nombreuses technologies associées au développement durable : chauffage géothermique, installation de panneaux solaires, récolte des eaux de pluies et utilisation des matériaux de proximité, entre autres. Les travaux, prévus pour juillet 2015, avaient à l’époque été repoussés de 24 mois : des difficultés règlementaires, financières et organisationnelles minaient les actions qui visaient à l’aboutissement du projet.

En juillet 2017 enfin, la ville de Rivière-du-Loup a publié un appel d’offre pour la décontamination du site convoité. Début novembre 2017, les travaux, d’une durée prévue de 4 semaines, ont pu débuter. Une subvention de plus de 67 000 $, déjà accordée par le ministère du Développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques dans le cadre du programme Climat-sol, s’ajoute à l’emprunt de 123 500$ qu’a contracté la ville pour ces opérations. Les choses avancent malheureusement beaucoup plus lentement que ce qu’aurait souhaité l’administration municipale. « C’est le problème de l’œuf ou la poule! Évidemment que les villes veulent faire de l’innovation, mais elles n’en ont souvent pas les moyens », s’attriste M. Savard.

Les municipalités sont des entités gouvernementales, mais elles sont encouragées à agir comme des PME et à mettre des solutions innovantes de l’avant. Cependant, le profit ne doit pas être le but final d’une opération immobilière municipale : la prudence est donc de mise. « Et prudence rime mal avec innovation, ce qui ralentit le progrès de façon significative », ajoute-t-il. Heureusement, contrairement aux entreprises privées, qui gardent jalousement leurs secrets en matière d’innovation, ce n’est pas le cas pour les municipalités, qui n’hésitent pas à s’imiter entre elles. Cette façon de faire est même largement encouragée par tous les niveaux de gouvernement!

Du Centre-du-Québec à Charlevoix… (30 juin 2017)

Plusieurs municipalités du Québec ont choisi d’imiter Victoriaville, où la tradition d’innovation en matière de développement durable se poursuit. Après l’entrée en vigueur en 2011 de sa nouvelle politique d’Habitation Durable, Victoriaville souhaite maintenant changer la manière de faire de la construction résidentielle sur son territoire, et ailleurs au Québec. En incitant les constructeurs, qu’ils soient professionnels ou amateurs, à choisir des options environnementales par le biais d’incitatifs financiers, la municipalité encourage de manière éloquente les résidents à construire des bâtiments sains et écoénergétiques. L’argument majeur consiste en une subvention qui peut atteindre 8000$. Pour y accéder, un projet de construction doit répondre au préalable à au moins neuf critères environnementaux, dont le recyclage des rebuts de construction, la réalisation d’un test d’infiltrométrie et la pose de portes et fenêtres certifiées Energy Star. Par la suite, plusieurs dizaines d’autres options sont disponibles. Au final, une note de 3, 4 ou 5 étoiles est accordée au projet, déterminant le montant de la subvention. Le support d’une équipe de conseillers est disponible durant toutes les étapes de préparation et de construction.

Victoriaville a tellement cru au programme Habitation Durable qu’elle l’a exporté dans cinq autres villes, dont Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. Je m’y rends par une journée brumeuse de juin. Assise au bout du quai, je contemple le paysage, qui est tout simplement magnifique. À l’est, Baie Saint-Paul se cache dans les replis de la côte, et à l’ouest, le centre de ski Le Massif se jette littéralement dans le Saint-Laurent. On ne voit rien de l’autre côté de la « grande rivière » aujourd’hui : une brume basse donne l’impression que la mer est infinie. Je rencontre des jeunes à vélo, des familles qui ont roulé le bas de leurs pantalons pour s’embourber dans les vases du fleuve, des couples qui se tiennent la main, et qui visiblement deviendront bientôt parents. C’est formidable, puisque c’est exactement le genre de clientèle que vise Jérémie Provancher, agent de développement communautaire et responsable d’Habitation Durable à Petite-Rivière. Il croit en ce programme novateur. « Nous voulons nous assurer que le village conserve sa vitalité en attirant de jeunes familles », m’explique-t-il candidement. Pour ce faire, la municipalité a déjà recours à divers programmes incitatifs qui visent tout particulièrement l’établissement de couples avec enfants d’âge scolaire. « Nous offrons des subventions pour l’inscription des élèves à l’école et des transports collectifs gratuits pour les jeunes entre autres », énumère M. Provancher. Des règlements municipaux qui, tout en demeurant sévères, accordent de la flexibilité aux projets de construction, participent également à attirer et à retenir les jeunes familles. « Nous sommes à terminer le processus de révision de la règlementation pour qu’elle s’adapte aux nouvelle façons de construire », m’informe-t-il. Par exemple, en assouplissant les normes municipales, il sera possible d’autoriser la construction de mini maison ou de maison en conteneur, entre autres. Ces types de constructions sont éloignés des standards habituels, mais ils représentent désormais des voies d’avenir en construction écologique et durable.

L’instauration du programme Habitation Durable dans la localité est encore récente, mais Jérémie Provancher sentait depuis un bon moment déjà qu’il fallait mettre Petite-Rivière au goût du jour. Depuis avril 2016, un comité spécial de quatre membres a été créé et des séances de formation ont été dispensées afin de bien implanter la plate-forme. Puis, une conférence de presse ayant pour but de faire connaître le nouveau programme a été tenue, en présence des maires de Victoriaville et de Petite-Rivière. Près de mille terrains offerts par la municipalité ou des développeurs privés sont offerts, dont la superficie varie de 3 000 à 5 000 m2. Le premier des sept sites disponibles pour la construction est niché dans la montagne à proximité du Massif, les six autres sont situés le long du chemin de la Martine, à l’extérieur du village, en pleine forêt. La municipalité n’oblige pas les nouveaux arrivants à construire « vert »… mais les y incite doucement par le biais du programme Habitation Durable! Ceux qui choisissent d’y adhérer doivent toutefois faire leurs devoirs. « Accéder à une cote 3 étoiles est moins difficile que ça en a l’air », soutient M. Provancher. En effet, plusieurs des exigences de ce niveau de difficulté peuvent être atteintes sans trop d’effort : fenêtres Energy Star, luminaires au DEL, isolation supérieure, etc., sont déjà disponibles dans les quincailleries. De plus, des partenaires commerciaux locaux participent au programme en offrant des rabais pour leurs produits et leurs services. Tout au long des travaux, les constructeurs doivent fournir des pièces justificatives : copies de factures, rapports d’ingénieur, photos, etc. La municipalité n’impose aucune restriction de temps et les fonctionnaires ne sont pas engagés pour nuire aux nouveaux résidents pendant la construction… bien au contraire. Car si le but est d’attirer de nouvelles familles, il faut leur donner les moyens, mais surtout l’envie de demeurer dans le secteur! En accompagnant les futurs résidents et en leur offrant un excellent service, M. Provancher croit que Petite-Rivière-Saint-François pourra conserver sa vitalité. Et suivre l’évolution en matière de construction durable. « Il faut reconnaître que c’est vers là qu’on s’en va, on constate énormément d’intérêt de la part des gens », termine-t-il. Les paysages exceptionnels de la municipalité riveraine ne pourront que contribuer à en convaincre plusieurs…

Des actions adaptées au contexte (5 juillet 2017)

Me voici assise sur le bord de la rivière Chaudière, quelque part entre Saint-Ludger et Saint-Gédéon, au cœur de la Beauce grandiose. La légendaire hospitalité des beaucerons s’avère encore avec authenticité et simplicité, car je coucherai ce soir dans un chalet qu’on m’a gracieusement prêté. Les martins-pêcheurs crient à tue-tête, pendant que j’aperçois sur l’autre rive les pétales retroussés d’un lis du Canada. Juillet est enfin digne de lui-même. Le murmure de l’eau frémissante couvre le bruit des semi-remorques qui passent sur la « route des sommets ». Ce clapotis m’aide à revivre les évènements de la journée, car j’arrive tout juste de la Porte de l’Estrie : Lac-Mégantic. Après la tragédie survenue dans la petite ville il y a 4 ans cette semaine, les résidents se sont accordés une période de recul, somme toute très courte, pendant laquelle ils se sont fermés pour absorber le choc. Puis, ils se sont retroussés les manches. « Ça s’est fait assez rapidement », confirme Fabienne Joly, chargée de projet au développement durable, assise devant moi. Cette jeune française s’est relocalisée à Lac-Mégantic après la tragédie. C’est le désir de faire sa part pour la réédification d’une ville brisée qui l’a amené ici… Mais c’est surtout sa participation à la reconstruction des femmes et hommes touchés par le drame qui l’a retenue.

Sonia Dumont s’est installée à ma gauche. Directrice du bureau de reconstruction depuis deux ans, elle connaît pratiquement tout du processus qui s’est amorcé après le déraillement d’un train rempli de pétrole qui a fait 47 morts en explosant le 6 juillet 2013. « La décontamination s’est amorcée rapidement, 2 ou 3 mois après les évènements, pour se poursuivre jusqu’en décembre 2014 », commence-t-elle. Pendant ce temps, les deuils des uns, empreints de nostalgie et de rage, rencontrent ceux des autres, tournés vers l’avenir, cherchant l’oubli.

La première consultation publique a lieu le 26 mars 2014 : neuf mois après l’accident, les citoyens pansent encore des plaies qui sont fréquemment rouvertes par le sifflement d’un train, le passage de la machinerie ou les grondements sourds des équipements lourds creusant le sol. « On s’est demandé : où veut-t-on vivre maintenant? », se souvient Mme Dumont. Parmi les visions proposées par des groupes de citoyens, une constante émerge : Lac-Mégantic doit s’orienter vers l’écoresponsa­bilité. Outre l’immense travail de reconstruction, les citoyens se concertent sur de premières actions individuelles : choisir le vélo pour se déplacer, isoler autrement, acheter local… Le virage est amorcé. Puis, les plans pour de nouveaux bâtiments son soumis, discutés. Des dizaines d’architectes convergent vers la municipalité sinistrée afin de présenter des projets, mais les citoyens se révèlent plus innovateurs que les spécialistes, y allant de propositions inédites, originales.

À ce jour, 70% des terrains disponibles pour reconstruction sont réservés. Sur la rue Frontenac, théâtre principal de la destruction du centre-ville, il n’y a encore que quelques bâtiments qui s’élèvent. Et il est facile de comprendre pourquoi : la rue n’est rouverte que depuis octobre 2016. « Nous avons voulu que cet évènement soit festif et rassembleur », raconte Sonia Dumont. Une fête, à laquelle tous les segments de la population locale ont participé, a permis à certains de faire la paix avec les fantômes qui peuplent encore le lieu du déraillement. Une autre des initiatives qui visent à ramener les résidents au centre-ville consiste en l’installation, devant la gare patrimoniale, de bacs de légumes et d’affichettes incitant les habitants à participer aux travaux et récoltes. Le premier bâtiment commercial à s’élever dans le quartier abrite Visa beauté, une institution consacrée au bien-être corporel. L’immeuble certifié LEED possède entre autre 2 espaces de stationnements réservés aux véhicules électriques et deux pour le covoiturage. Derrière un autre édifice récent, lui aussi certifié LEED et abritant cette fois Service Canada, l’espace réservé aux automobiles a été l’objet de plusieurs tests, dont certains évaluaient la perméabilité du sol. Des bornes de recharge y sont aussi installées. Dans la même optique, un côté de la rue Frontenac est réservé aux piétons et cyclistes, alors que l’autre comporte des cases individuelles de stationnement principalement réservées aux personnes à mobilité réduite. Ces pratiques, visant à diminuer l’utilisation des véhicules moteurs traditionnels pour augmenter les autres moyens de transport, devrait s’étendre à toute la ville.

Du côté des bâtiments, parmi les maquettes de construction qui sont à l’étude et qui suscitent beaucoup d’intérêt, notons l’immeuble Concerto : il abritera un CPE, une halte-garderie pour les travailleurs à horaire atypique, un parc d’amusement pour les enfants et des logements locatifs à loyer abordable à l’étage. La construction vise la certification LEED Habitation.

Mais une autre proposition provoque un enthousiasme difficile à contenir chez Fabienne Joly : il s’agit du projet Colibri. C’est cette initiative franco-québécoise qui a d’abord incitée la jeune femme à traverser l’Atlantique. Le concept est ambitieux : une micro centrale produisant de l’énergie grâce à des panneaux solaires, qui sera ensuite interconnectée avec une partie des nouveaux édifices qui s’élèveront dans le quartier en reconstruction. L’immeuble vise trois certifications internationales : LEED (Amérique du Nord), BRAEEM (Royaume-Unis) et HQE (France). « Nous voulons en faire la maison des énergies, avec un centre d’interprétation ouvert à tous », explique Mme Joly. Le projet privé est en phase de levée de fonds, alors que les industriels et les financiers sont appelés à contribuer. L’emplacement où s’élèvera l’immeuble est aujourd’hui occupé par un jardin collectif, dont prennent soin tous les citoyens. La mise en chantier est prévue pour cet hiver. Le nom Colibri est en référence à une légende, que me raconte Mme Joly : « un feu dévorait la forêt, et, tandis que tous les animaux fuyaient, le colibri ramenait d’un lac avoisinant des gouttes d’eau afin d’éteindre le feu. Un tatou qui s’enfuyait somma l’oiseau de rebrousser chemin. Le colibri refusa en disant :  » Je dois faire ma part  » ». Du côté de la municipalité, un crédit de taxes sur les nouvelles constructions certifiées Novoclimat est offert pour trois ans, tandis que les bâtiments LEED se verront offrir cinq ans de congé de taxes. « Et puis, il y a Cittaslow! », annonce Mme Joly, souriant largement. Le mouvement Cittaslow est né en Italie, et se base sur la philosophie de la « lenteur » en tout : prendre le temps de vivre, de discuter, de manger, etc. Ce label n’est décerné qu’au prix du respect d’une liste de plus de 70 critères. Proposée par un citoyen, la demande a été complétée par la ville, puis acheminée au comité de sélection. « Nous venons de recevoir la nouvelle : nous sommes certifiés! », se réjouit-t-elle. Une autre initiative, qui en est à sa deuxième année, se voit couronnée de succès. Il s’agit des Ateliers du lac, une université d’été réunissant des étudiants en architecture lyonnais et de Québec. Au terme de plusieurs consultations avec les Méganticois, les étudiants proposent des projets qui sont entendus, commentés et débattus par des assemblées de citoyens. Cette année, le groupe de 9 étudiants a présenté la maquette de reconstruction d’un quartier tout entier. Concret, détaillé, novateur, ce projet imagine la renaissance d’un secteur de Lac-Mégantic, en y incorporant le concept de mixité sociale et de multiplicité des usages. Baptisé La rivière habitée, il se concentre sur la réunification de trois différents pôles de la ville par des liens piétonniers et cyclables. Les étudiants ont également proposé un Espace Mémoire au cœur du site de la tragédie, sur le lieu même où s’élevait le populaire Musi-Café. Lors de leur présentation devant une salle bondée, les étudiants ont fait l’unanimité, et les applaudissements étaient nourris. Les sourires pleins d’espoir des uns se tournaient vers les yeux pleins de larmes des autres, témoins d’une blessure encore fraîche.

« Mais c’est de ça qu’on parle en premier ici, la reconstruction de l’être humain », souligne Sonia Dumont, gravement. Les émotions sont contradictoires, mais l’enthousiasme est palpable. « Nous voulons devenir la plus grande des petites villes », termine Mme Dumont. Et c’est par la reconstruction différente, durable et à hauteur d’homme, que Lac-Mégantic y parviendra.

La détermination d’un village (7 juillet 2017)

Mon prochain arrêt se situe à une centaine de km au nord de Lac-Mégantic : me voici à Saint-Camille. Rapidement, je pénètre dans le cœur de la municipalité de 515 habitants, aux intersections des routes 255 et 116. L’essentiel de la vitalité et du dynamisme de cette petite localité prends forme ici, au P’tit bonheur, le café-resto-rencontre du village. Le bâtiment briqueté d’allure western est magnifique : il possède de longues galeries couvertes soutenues par de hautes colonnes de bois tourné et de larges fenêtres à carreaux. Un jardin gazonné et fleuri accueille les dineurs. À l’intérieur, de grands tableaux noirs affichent le menu du jour et une cuisine ouverte où s’activent plusieurs personnes laisse filtrer les parfums du repas qui se prépare. À gauche, des tables ont été installées dans une pièce multifonctionnelle qui sert de salle de spectacle, de galerie d’art et de cafétéria. Je suis ici afin de rencontrer Olivier Brière, coordonnateur de la Corporation de développement socioéconomique de Saint-Camille. Il me racontera le détail des activités de développement résidentiel des 15 dernières années dans la municipalité.

Saint-Camille a fait les manchettes à plusieurs reprises, grâce aux actions entreprises par les autorités municipales. C’est un article publié dans journal mensuel français Le monde diplomatique en 2006 qui a amorcé le bal. On y décrivait les moyens mis en œuvre pour stopper le déclin de la population qui s’accélérait alors. Les journaux du Québec ont emboité le pas et la renommée du petit village a explosée. Le mérite en revient en grande partie aux résidents, qui ont cherché des solutions pour freiner l’élan de décroissance démographique, amorcé quelques décennies auparavant. « La clé, c’est le regroupement. Nous n’avons pas beaucoup de moyens, mais nous avons beaucoup de bras », explique M. Brière, après m’avoir chaleureusement serré la main. En effet, le cinquième de la population de Saint-Camille est bénévole!

La majorité des résidents sont impliqués dans une panoplie de comités, dont les mandats sont incroyablement variés : les questions économiques, rurales, familiales ou culturelles y sont abordées, et le brassage de idées est généralisé. Les conclusions des différents groupes sont remises aux élus municipaux, qui décident ensuite des actions à prendre.

Au tournant des années 2000, deux projets immobiliers sont imaginés afin d’attirer de nouveaux résidents. Le parc agro-villageois, directement au cœur du village, vise à reproduire le modèle de « maison avec vue » si populaire auprès des québécois… À la différence que la vue donnera directement sur des champs en culture plutôt que sur un cours d’eau! « Saint-Camille possède les plus belles terres de la région », m’apprend M. Brière. Les étendues cultivées de canola ou de maïs offrent des panoramas magnifiques, que les citoyens veulent mettre à profit. Cependant, le zonage « vert » ne laisse place qu’à un développement limité. Après consultation avec les différents ministères et organismes directement concernés par ce projet en milieu rural, les plans initiaux sont complètement chamboulés. Des 17 terrains projetés, moins de la moitié demeurent disponibles après révision. Mais Saint-Camille ne va pas en rester là. « Nous avions entamé un autre projet, complètement fou celui-là, et nous avons décidé d’y consacrer toutes nos énergies », raconte M. Brière.

À quelques 8 km à l’extérieur du village, le rang 13 allonge ses champs en friche. En 2003, des résidents avancent l’idée d’un développement domiciliaire hors norme, dont le cœur serait constitué d’un milieu humide protégé à perpétuité : les Fermettes du Rang 13. Les membres de la corporation de développement de Saint-Camille et les bénévoles du P’tit bonheur se rencontrent pour mettre sur papier les exigences du projet : construire des maisons selon les principes de développement durable, sur des terrains qui accueilleront des projets agro-forestiers. Bien! Cependant, des obstacles majeurs se dressent à l’horizon. D’abord, la route n’est pas conçue pour supporter le va-et-vient de dizaines de véhicules lourds tous les jours. Le réseau électrique est vétuste, celui des télécommunications inexistant… Qu’importe, il faut aller de l’avant! Une campagne publicitaire se met en branle, et plusieurs rencontres sont tenues afin d’informer les nombreux acheteurs potentiels. Ceux-ci apprennent alors qu’ils deviendront les acteurs principaux de l’accomplissement du projet : ils financeront les travaux d’infrastructure nécessaires à la réalisation de leur rêve. En contrepartie, le prix des terrains défie toute concurrence : les nouveaux arrivants n’auront à débourser que quelques milliers de dollars pour devenir propriétaire! De plus, les futurs résidents, en collaboration avec la municipalité, modèleront le projet à leur image.

La Coopérative de solidarité des fermettes du rang 13 nait en 2007. Cette association facilitera l’avancement des travaux, les demandes de financement et l’achat des terrains. Cette même année, les discussions en vue de l’achat par la Coopérative de plus de 300 acres de terres sont entamées… et la vente est conclue sans heurts majeurs! Entre 2008 et 2010, le projet prend forme. De part et d’autre de la rivière Nicolet et de son exceptionnel milieu humide de 35 hectares dorénavant protégé, 25 terrains sont planifiés, d’une superficie variant entre 4 et 18 acres. La mise à niveau des chemins s’accélère, la construction des réseaux électriques et de télécommunications se met en branle. Et en 2009 enfin, les premières mises en chantiers sont lancées. De grands principes dominent chez les bâtisseurs : minimalisation des déchets, achat local, haute efficacité énergétique, utilisation de matériaux écologiques… Des maisons de paille sont érigées, d’autres usent de matériaux recyclés.

La solidarité se fait sentir, alors que les artisans délaissent marteaux et cloueuses pour porter assistance à un voisin aux prises avec un mur récalcitrant ou une technique méconnue. Le sentiment de sécurité règne parmi les nouveaux arrivants : tous se connaissent très bien, et se soutiennent fidèlement. Pour chaque construction, un projet agricole ou forestier est mis en branle : un apiculteur récolte et vend son miel, des jardins communs s’érigent. Le troc est à l’honneur, car de nombreuses connaissances et compétences sont regroupées dans la petite communauté : biologiste, ingénieur et physicien côtoient infirmière, artisan et enseignant. Le réseau internet rapide permet le télétravail et la réduction des déplacements. À moins de 10 km de là, le village fournit pratiquement tout ce dont chacun a besoin. « Nous sommes à regarder les possibilités pour favoriser les déplacements actifs [à pied et en vélo] entre les fermettes et le cœur du village », souligne M. Brière. Les allées-venues sont nombreuses, car plus de 70% des membres de la Coop de solidarité des fermettes du rang 13 sont bénévoles à Saint-Camille. Une dizaine d’emplois ont été créés au village, grâce à la venue de ces 84 nouveaux résidents. Et l’objectif principal de tout ce branle-bas a été atteint : la décroissance démographique a non seulement été stoppée, mais la tendance est maintenant inversée.

À Saint-Camille, on a pas l’intention de s’arrêter de si bon chemin! Maintenant que le projet des fermettes est achevé et que de nouvelles habitudes se sont développées, le parc agro-villageois, mis de côté pendant un bon moment, revient dans l’actualité. « C’est en branle, mais nous avons besoin d’un coup de pouce », explique Olivier Brière. Les consultations avec l’UPA [Union des producteurs agricoles du Québec] et les ministères concernés reprennent, pendant que la MRC modifie son schéma d’aménagement du territoire. Alors que M. Brière et moi sommes attablés au P’tit bonheur, les gens vont et viennent, se serrent la main, se mettent au courant des dernières nouvelles, se donnent rendez-vous pour la réunion du soir. Les employés terminent le nettoyage des fours, les bénévoles se disent au revoir. Le village de Saint-Camille s’est retrouvé ce midi au café-rencontre, des informations ont été échangées, des rires partagés. Tous repartent vers leurs occupations… jusqu’à demain! Ne devrait-on pas décerner le titre d’écovillage à Saint-Camille?

La boucle est bouclée (20 juillet 2017)

Ce soir, je viens visiter la Cité Verte, dans le quartier Saint-Sacrement à Québec. À terme, ce premier projet multirésidentiel d’envergure dans le domaine du bâtiment vert et intelligent à voir le jour au Québec comptera 800 unités. En empruntant la rue principale du « chantier » (car il reste encore beaucoup de travail à faire), j’ai l’impression que l’ensemble immobilier correspond parfaitement à l‘image typique que la plupart se font d’un écoquartier : de nombreux édifices en hauteur, des maisons de ville, un bâtiment communautaire, de la verdure, des espaces piétons… J’ai rendez-vous avec Justine, l’une des locataires du plus grand immeuble du complexe. Elle sera ma guide. Son père Damien, un excellent ami, m’accompagne. Justine nous ouvre à distance et nous choisissons les escaliers vers les étages. Tout est neuf, les murs sentent la peinture fraîche et il y a encore des films protecteurs sur quelques fenêtres.

Dès notre arrivée devant la porte de l’appartement de Justine, je constate qu’en plus du judas optique habituel, un autre est installé environ 60 cm plus bas. « C’est pour les personnes en fauteuil roulant », explique-t-elle en nous faisant la bise. Et c’est l’une des caractéristiques principales des logements ultra-modernes de ce bâtiment. Tout ici est pensé pour accommoder au mieux les résidents atteints d’un handicap physique. Les ouvertures sont beaucoup plus larges que la moyenne, il n’y a pas de moulure au sol qui pourrait entraver les déplacements d’un fauteuil roulant, les fenêtres sont basses, et plusieurs rampes d’accès facilitent l’entrée ou la sortie de la douzaine de bâtiments du complexe.

Dans l’appartement de Justine, un seul mur, orienté au nord, comporte de la fenestration. La luminosité y est belle malgré tout, même en cette fin de juillet, alors que le soleil est de plus en plus bas à l’horizon. Le logement est petit selon les standards québécois, mais c’est ainsi que sont conçus les nouveaux immeubles résidentiels. Les robinets sont à faible débit, les planchers sont de bois d’ingénierie, les fenêtres d’aluminium, l’éclairage aux DEL, le chauffage radiant à eau chaude, etc… Tous les petits électroménagers sont fournis. Lors de la rencontre avec l’agente de location, Justine et son conjoint se sont enquis des caractéristiques écologiques du bâtiment. « Nous voulions connaître les matériaux utilisés, entre autres », raconte-t-elle. Cependant, l’agente ne semblait ni en mesure, ni spécialement intéressée à répondre à ce genre de demande. Et les communications laissent encore à désirer… Justine m’informe qu’elle vient tout juste de recevoir son réfrigérateur, et dans la salle de bain, le cabinet sous le lavabo est manquant. « Lorsqu’on demande quand on l’aura, on nous répond invariablement que ça s’en vient! », raconte Pierre, le conjoint de Justine, qui vient de nous rejoindre.

Nous partons à la découverte des entrailles de la Cité Verte. Sur chaque étage, une petite pièce donne accès aux chutes à déchets, recyclage et compost. Tous les résidus du complexe sont dirigés vers un bâtiment unique, que nous irons visiter tout à l’heure. C’est là qu’ont lieu les opérations de manutention. « Pour le moment, la chute à compost n’est pas accessible », s’attriste Pierre. Dans le couloir, pas un bruit. L’insonorisation de toutes les aires communes est sans faille, et celle des logements est tout aussi parfaite. « Nous adorons ce silence! Mais l’immeuble n’est vraiment pas plein par contre, ça a peut-être un rôle à jouer dans l’absence de bruit », souligne Justine. En effet, de nombreux logements sont toujours vacants, malgré une campagne publicitaire qui s’est échelonnée sur plusieurs mois. Nous descendons vers le stationnement souterrain. Chaque unité d’habitation n’a droit qu’à un espace, mais plusieurs autres cases de stationnement sont disponibles à l’extérieur, en plus d’une borne de recharge pour les voitures électriques et un véhicule en usage partagé. Une porte dévoile les espaces de rangement : des alignements de cages grillagées d’environ 2 m de large et 3 m de haut.

L’un des attraits principaux du complexe – et le préféré de Justine! – est le bâtiment communautaire, qui abrite une piscine chauffée et surveillée en tout temps, un gymnase, des salles de bain, des douches et des vestiaires. La structure et le plafond en CLT sont magnifiques et nous font ouvrir de grands yeux contemplatifs. La fenestration d’une hauteur de deux étages et l’éclairage tamisé offrent une ambiance absolument fabuleuse. Puis, nous nous dirigeons vers le quartier général de manutention des résidus. L’édifice moderne est fenestré sur son pourtour afin de permettre à tous de contempler les opérations de chargement-déchargement à l’intérieur. L’équipement industriel qui sert aux manipulations est à la fine pointe de la technologie. Très peu de bruit filtre à travers les murs, alors même que des travailleurs s’affairent. Pour les gros morceaux, trois larges chutes sont accessibles aux résidents… ou du moins, le devraient-elles! « Nous n’avons pas la clé pour les ouvrir », explique Pierre. Nous continuons à déambuler dans un silence presque dominical. Saint-Sacrement est très tranquille, et la proximité des écoles, églises, hôpitaux, épiceries, transport en commun, dépanneurs, parcs et une foule d’autres services est idéale pour qui veut vivre en se déplaçant à pied. Sur les aires piétonnes qui serpentent à travers le complexe, je note plusieurs autres chutes à résidus. Un café, un comptoir bancaire, une pharmacie, un dentiste ont pignons sur une petite place.

Un seul support à vélo semble disponible. « C’est la première fois que je le vois! », s’exclame Justine. Car on dirait presque que la bicyclette a été oubliée pendant la conception du bâtiment qu’occupent Justine et Pierre. L’absence totale d’un local réservé aux vélos est peut-être l’aspect qui déplait le plus au couple. « Nous avions pourtant demandé à plusieurs reprises si il y en avait un », se souvient Justine. Les vélos sont suspendus, démontés ou tout simplement déposés sur les biens en entreposage, dans les espaces de rangements au sous-sol. Les déambulations entre les cages grillagées et l’accès indirect aux lieux contribuent également au déplaisir des usagers…

Je libère enfin mes guides, en les remerciant chaleureusement du temps qu’ils ont bien voulu me consacrer. Ils ont pu répondre à la plupart de mes questions, mais il en est resté d’autres sans réponse. J’aurais aimé les poser aux promoteurs, au personnel de communication, voire aux architectes ou constructeurs, mais pour la SSQ, promoteur de la Cité Verte, il n’en était tout simplement pas question. Après avoir refusé à deux reprises mes demandes d’entrevue, les responsables de la promotion et des communications avec le public m’ont sèchement conseillé de ne pas insister. Justine et Pierre se sont fait les porte-paroles enthousiastes de ce complexe d’avant-garde. Mais ils ne savent pas tout. Et parmi les « détails » que l’agente de location a omis de leur mentionner, il en est un, exceptionnel, qui devrait pourtant trôner tout en haut de la liste : il s’agit du réseau central de chauffage à la biomasse de la Cité Verte, une première québécoise en milieu résidentiel. Conçu sur le modèle d’une mini centrale énergétique, le réseau alimente en chaleur et climatisation tous les immeubles du complexe. La source d’énergie principale est constituée de quatre chaudières aux granules de bois d’une puissance de 1250 KW chacune. Les granules proviennent du Lac Saint-Jean et sont stockée dans un large silo sur les terrains même de la Cité Verte. Pour le moment, une chaudière au gaz naturel de 5,2 MW prend le relais en cas d’interruption du système principal. Mais des sources d’énergie alternatives (solaire thermique, par exemple) pourront ultimement être sélectionnées sur la base du prix, de la disponibilité ou des demandes en matière environnementale.

Dans la centrale, le combustible chauffe une eau qui est acheminée dans un dédale de tuyaux formant une boucle de 2,2 km qui serpente sous le complexe. Pour chacun des bâtiments, un échangeur canalise et diffuse la chaleur dans les unités via les planchers radiants. Chaque logement possède un panneau de contrôle qui permet aux résidents de régler la température ambiante et de suivre quotidiennement la consommation d’énergie. Cette visualisation engendre de nombreux changements dans les habitudes, et une diminution de l’énergie consommée sur une base annuelle. À la Cité Verte, en plus d’une réduction de la consommation de 30% par rapport aux immeubles standards, atteinte grâce aux techniques de construction durable, un pourcentage supplémentaire s’ajoutera suite aux efforts de chacun des résidents. À la lumière de cette information, il est aisé de comprendre le désir des promoteurs de faire appel à ce système intégré de marque Viesmann (détails techniques ici). L’investissement initial de 7,5 millions, qui a reçu l’appui du Fonds de l’énergie propre du gouvernement fédéral, ainsi que celui d’Hydro-Québec, s’inscrit dans la longévité, d’où sa pertinence. Grâce aux aides financières, le système, qui aurait été impossible à implanter après la construction, a pu bénéficier de technologies de grande qualité et sa durée de vie est estimée à 40 ans pour la centrale, et 60 ans pour le réseau de distribution. La dispositif, implanté au sous-sol de l’un des immeubles du complexe, est accessible directement par l’extérieur. Les installations sont d’ailleurs visibles de la rue grâce à une fenestration quasi intégrale. Il est donc possible de procéder aux changements et réparations nécessaires en tout temps, sans excavation. Aucune modification significative n’a été requise depuis la mise en service du système, il y a maintenant 5 ans. Au chapitre de l’efficacité, les pertes d’énergie dans le réseau de 2,2 km sont estimées à seulement 3,2 %. Elles sont limitées grâce à l’installation côte à côte des tuyaux d’alimentation et de retour dans une enveloppe commune calorifugée, et à l’ajout de gaines isolantes sur pratiquement toutes les valves du circuit. À terme, l’efficacité du réseau atteindra plus de 93 %! La Cité Verte est un complexe réellement extraordinaire! Il aurait mérité des porte-paroles officiels…

Où va-t-on maintenant?

Dans mes pérégrinations, j’ai rencontré beaucoup de bonnes intentions, j’ai fait plusieurs belles découvertes, j’ai été surprise et déçue… puis surprise et charmée! Les écoquartiers de la province sont atypiques, diversifiés, originaux. Car notre contexte est unique : l’électricité est abondante et peu chère, le bois de construction est relativement abordable et disponible en quantité industrielle, l’espace est quasi illimité, le coût des terrains est encore accessible pour la majorité. Et les individus, lorsqu’ils s’unissent pour agir, peuvent faire de grandes choses… Les incitatifs aux technologies vertes sont peu nombreux? Les panneaux solaires, les éoliennes domestiques ou le chauffage à la biomasse sont chers? Les règlements municipaux sont rétrogrades, les emprunteurs sont frileux, les promoteurs et constructeurs sont conservateurs? Qu’importe! Nécessité est mère d’innovation!

Dans les régions, les citoyens s’unissent pour mettre de l’avant des projets domiciliaires ambitieux, impliquant toutes les couches de la société, et qui permettent à ceux qui le souhaitent de participer à l’élaboration des collectivités de demain. Dans les villes, les projets novateurs en construction verte et durable ont fait leurs preuves, et nombres de promoteurs s’activent afin de joindre les rangs de ceux qui bâtissent pour le futur. Les citoyens eux-mêmes exigent plus : techniques et matériaux en forte demande deviennent disponibles. Les informations circulent, le savoir-faire est dispensé, les coûts sont diminués…

Non, les écoquartiers du Québec ne sont pas comme ceux des cartes postales européennes et des magazines d’architecture. Mais ils nous sont propres, et ils nous ressemblent. Plutôt que de s’être entêtés à vouloir imiter parfaitement ce qui se fait ailleurs, nous avons choisi de nous approprier le terme d’écoquartier et d’en faire évoluer la définition selon nos propres valeurs. Le résultat? Des communautés hétérogènes, des immeubles de constructions et de formes variés, sains et économes en énergie. Des collectivités qui savent tisser des projets aux brins multicolores à partir d’objectifs communs, mais d’idées différentes. Et un regard résolument tourné vers l’avenir.

 

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