Herboristerie et écologie, des liens indéniables

Il ne reste plus que 15 % de surface boisée en Montérégie, la région la plus peuplée du Québec après Montréal.

L’heure est grave pour la planète et forcément pour les plantes sauvages médicinales, arbres en tête, qui reflètent l’état de dégradation de leur environnement, ce dont l’homo sapiens est le premier responsable.

Je ne suis pas la seule à l’affirmer : mes inquiétudes face à la dégradation des écosystèmes sont partagées par les Steven Guilbeaut, Hubert Reeves et David Suzuki, sans oublier les experts du climat et du Fonds mondial pour la nature — même si je suis loin d’avoir leurs connaissances et leur envergure.

Nous, herboristes, nous soucions plus particulièrement de la diminution des populations de plantes indigènes et/ou sauvages et médicinales, naturalisées ou pas. Une donnée, hélas, facile à retenir : depuis 40 ans, 40 % de toutes les espèces vivantes de la planète ont disparu!

En vieillissant, d’une part j’observe et ressens avec une acuité grandissante les effets bienfaisants de la nature sur mon état intérieur et ma santé générale. D’autre part, je constate de visu et déplore les dégâts d’une ampleur sans précédent causés à ma chère flore médicinale et nutritive ainsi qu’à son habitat. Facile à comprendre, sachant, par exemple, qu’il ne reste plus que 15 % de surface boisée en Montérégie, la région la plus peuplée du Québec après Montréal, et dont à peine 5 % sont propriété publique accessible à tous, souvent moyennant le paiement d’un droit d’entrée.

Zone humide dévastée par le progrès

Me promenant en début d’été à Bromont, sur les rives d’un bras de la rivière Yamaska (rivière la plus polluée du Québec, faut-il le rappeler?), j’ai été estomaquée par la tragédie qui s’y jouait. Dans cette zone en danger de destruction imminente, coincée entre un hôtel de luxe, un quartier de condos (dans son bassin versant, sur l’autre rive), un nouveau centre d’achats offrant sans doute des produits pour la plupart Made in China, j’ai pourtant découvert un tableau végétal d’une fulgurante vitalité.

S’y déployaient d’immenses colonies de symplocarpe fétide (Symplocarpus foetidus), plante à l’étrange spathe grenat, sertie d’un amas de graines dégageant une odeur de décomposition pour attirer les insectes pollinisateurs. Tellement abondantes que j’en étais baba.

Juste à côté, le vératre vert (Veratrum viride), antispasmodique puissant mais également toxique, jadis utilisé en faible dose comme sédatif. Aussi, fait étrange, à cet endroit surgissaient de nombreuses touffes vigoureuses d’ortie (Urtica dioica). Également très abondantes, comme pour équilibrer le tout de leur forte présence minérale, tant assainissante que fertilisante.

S’ajoutait à cela une immense colonie de menthe aquatique (Mentha aquatica) pour aromatiser l’ensemble de sa verdeur rafraîchissante.

Comme nombre de mes collègues « sourcières » hypersensibles, j’anthropomorphise les plantes. Je les considère souvent bien plus « humaines » que nous puisqu’elles nous aident à nous rééquilibrer dans nos forces. Des qualités et vertus indéniables dont nous faisons aussi preuve quand nous mettons notre créativité au service de nos proches ou, encore mieux, du bien commun.

Tout ce beau monde croissait, se développait, fleurissait et s’égrainait sous l’ombre compatissante des grands saules (Salix fragilis) au bourgeonnement doré. Ceux-ci, outre leur vertu d’aspirine végétale, retiennent les berges et la riche terre d’alluvions de la rivière, souvent en crue dans ce coude marqué, durant les saisons de transition.

Que d’extases bienfaisantes on peut vivre dans de tels micropaysages, si fascinants quand on sait les interpréter!

Anny Scneider sous un grand hêtre.

Hélas, en Estrie, où j’ai vécu 30 ans, comme partout dans le sud de la province, s’opère un surdéveloppement immobilier accéléré. Et avec une vision périphérique faisant les liens entre les espèces et les écosystèmes, la colère est proche de poindre derrière l’émerveillement.

Comment rester insensible devant tant d’écocides absurdes et définitifs, souvent motivés par des considérations économiques? Quand les intérêts privés prennent le pas depuis trop longtemps sur le bien commun et le développement durable?

La triste précarité de nos forêts de feuillus méridionales

Avec un ridicule 0,5 % du budget national global, le ministère des Ressources naturelles n’a que peu de pouvoir et de poids dans ces dossiers. Bravo tout de même à Québec pour la récente augmentation des surfaces de territoires protégés, même si c’est surtout dans le nord et en forêt publique, mais c’est toujours ça que les forestières ne ratiboiseront pas! Espérons que nos deux nouveaux ministres verts, Daniel Breton à l’Environnement et Martine Ouellet aux Ressources naturelles, bien au fait des utilités et charmes des zones humides et des boisés, en feront bien plus pour protéger le peu de beauté sauvage qui reste dans les marais et forêts laurentiens, et même dans la grande forêt boréale du nord, la deuxième plus importante au monde!

Sachant qu’en Montérégie, 70 % des forêts ont été coupées et qu’au moins 90 % de celles qui subsistent sont privées, il est temps de se réveiller et de préserver les rares surfaces boisées qui restent.

Comment se fait-il qu’en dehors du zonage vert ou blanc, il ne reste rien ou presque pour la forêt publique — notamment municipale — ou pour la forêt tout court? Il est inquiétant de constater le nombre de terres agricoles abandonnées en friche, qui deviennent, lentement mais sûrement, des lotissements immobiliers bien plus payants à court terme.

Que restera-t il comme habitats sauvages dans 30 ans? Bien peu, j’en ai peur…

Ultimes propositions d’intérêt public : que chaque grand propriétaire terrien jardine intelligemment sa forêt, qu’il en fasse une fiducie éducative, ouverte aux promeneurs et détaxée, comme cette petite part du mont Shefford et surtout les Monts Sutton, de Sutton ou de Bolton.

Aussi, que chaque municipalité achète une forêt pour sa communauté, autant pour la beauté que pour la santé publique, sans oublier cette opportunité d’éducation incomparable sur la biodiversité locale, école vivante privilégiée pour nos jeunes avides de connaissances concrètes et tangibles!

Liste non exhaustive de plantes indigènes en péril
Les bois de feuillus mixtes et leurs plantes indigènes sont les premiers à pâtir de la déforestation, de l’érosion, de l’agriculture intensive et du développement immobilier. En voici quelques-unes qui sont belles, rares et utiles. Avec un minimum d’initiative et de recherche, vous pourrez vous-mêmes découvrir leurs utilités et vertus.

Actée bleue (et autres variétés comme la rouge ou celle à gros pédicelles) : Caulophyllum thalictroides, Actaea rubra, etc.

Actée rouge.

Ail des bois : Allium tricoccum
Aster de la Nouvelle-Angleterre : Aster nova-angliae Asclépiade incarnate : Asclepias incarnata
Anémone du Canada : Anemone canadensis
Capillaire du Canada : Adiantum pedatum
Chimaphile à ombrelles : Chimaphila umbellata
Corydale toujours verte : Corydalis sempervirens
Desmodie du Canada : Desmodium canadense
Gingembre sauvage : Asarum canadense
Ginseng à cinq folioles : Panax quinquefolius
Immortelle blanche : Anaphalis margaritacea
Iris versicolore (symbole du Québec) : Iris versicolor

Asaret ou gingembre sauvage.

Lys du Canada : Lilium canadense
Maïanthème à grappes : Maianthemum racemosum, Smilacina racemosa
Noyer cendré : Juglans cinerea
Petit prêcheur : Arisaema triphyllum
Populage des marais : Caltha palustris
Rhododendron du Canada : Rhododendron canadense
Sanguisorbe du Canada : Sanguisorba canadensis
Verveine hastée : Verbena hastata
Violette à feuilles rondes (et autres variétés) :
Viola rotundifolia, Viola sororia, etc.

Toutes ces plantes et bien d’autres encore sont à risque de disparition imminente. Pourtant, des lois existent pour protéger nos fragiles écosystèmes du sud de la province, mais elles sont trop rarement appliquées, comme le souligne Guy Garand, directeur général du Conseil régional de l’environnement de Laval. Les promoteurs ravageurs le savent et préfèrent risquer de payer les ridicules amendes que leur impose parfois l’État dans sa grande sagesse de bon père de famille… souvent absent!

Adiante ou Capillaire du Canada.

Nos élus connaissent depuis longtemps les menaces qui pèsent sur les milieux naturels dans le sud du Québec. Ils reconnaissent également l’importance de protéger ces milieux très riches en biodiversité. Au fil des ans, les divers gouvernements qui se sont succédés à l’Assemblée nationale du Québec ont adopté et modifié plusieurs lois et règlements. Par exemple :

• Loi sur la qualité de l’environnement (article 22, 2e alinéa);
• Loi sur les espèces menacées ou vulnérables;
• Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune;
• Loi sur la conservation du patrimoine naturel;
• Loi sur les réserves naturelles en milieu privé;
• Loi sur l’aménagement et l’urbanisme;
• Loi sur les compétences municipales;
• Loi sur le développement durable;
• Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables;
• Stratégie et plan d’action québécois sur la diversité biologique;
• Politique nationale de l’eau; etc.

Mais à quel point se donne-t on les moyens, les outils et le personnel pour les appliquer?

La philosophie écologiste, une question de bon sens et d’ardeur
Je pense souvent à cette réponse que m’a offerte Céline Caron, merveilleuse auteure, biologiste et écologiste, quand je lui ai demandé ce qu’on pouvait faire de mieux pour la forêt, summum du développement naturel spontané : « Qu’on lui fiche la paix! », m’a t elle lancé avec son franc-parler habituel. (Ceci dit sans vouloir escamoter son discours général, si passionné et passionnant de biologiste spécialiste de la vie du sol ou pédogenèse.)

« Penser globalement, agir localement », disait le chimiste et médecin britannique James Lovelock, auteur de la théorie Gaïa selon laquelle la Terre est un être vivant. Son adage me rappelle Richard Desjardins, grand guerrier pacifique, immense poète et protecteur de la forêt boréale (www.actionboreale.org), à qui je demandais que faire de plus utile pour sauver notre forêt et le peu de nature sauvage qui restent au sud de la province? Le poète m’a répondu : « Tous les moyens non violents sont bons : écrire des lettres ouvertes dans les blogues et les journaux, prendre la parole au conseil municipal, démarrer et signer des pétitions, convaincre les gens verbalement, s’impliquer dans des associations locales et nationales, et manifester comme l’ont fait 200 000 personnes, à Montréal, le 22 avril dernier! Mais pour réussir, il faut les achaler souvent, en groupe et avec des gens articulés, des experts ou des célébrités, c’est encore mieux… ».

Les moyens d’action ne manquent pas, mais les ouvriers crédibles, fidèles et vaillants sont plus rares… Je salue au passage le vaillant Tommy Montpetit, porte-parole des Partenaires du parc écologique de l’archipel de Montréal, dont le projet de ceinture verte autour de Montréal est une initiative oh combien louable!

Pourtant, — et les autochtones opposés aux barrages et aux coupes sauvages dans le nord le savent et le crient —, il est désormais de plus en plus clair que c’est notre survie en tant qu’espèce, même à moyen terme, qui est en jeu, et encore bien plus, celle de nos enfants et des leurs.

Un autre adage populaire dit que « Celui qui ne dit mot consent ». Par conséquent, observez, réfléchissez et faites votre part pour la Terre. Ciblez votre priorité locale la plus criante dans le domaine environnemental et exprimez-vous avant qu’il ne soit trop tard!

Parlant de nature à sauver, il s’agit avant tout de garder accessible à tous cette beauté renouvelée d’elle-même et surtout, vous le savez comme moi, de préserver notre santé en assainissant l’air, l’eau et la nourriture que nous consommons quotidiennement.

Pour y arriver, il faut tous dès aujourd’hui reconnaître l’importance de notre bel univers végétal, autant par ses vertus médicinales que par ses multiples fonctions assainissantes des milieux naturels à préserver, pour nous et nos descendants. À nous donc de tout faire pour garder accessibles à jamais les si précieux territoires sauvages, hélas, déjà trop rares!

En tant qu’organismes vivants et conscients, en tant que mammifères soi-disant supérieurs, nous avons le devoir et le pouvoir d’agir positivement sur notre univers en transformation constante.

Garder la beauté et la santé, voire la survie accessibles à tous!

Comme l’écrivait à ce propos si justement la grande herboriste québécoise Danièle Laberge : « Même un tout petit bois est un maître pour qui sait arrêter son pas, écouter ce qui s’y chuchote et voir ce qui s’y déploie. »

Vous avez compris le message, j’en suis certaine.

Par conséquent, en tant qu’organismes vivants et conscients, en tant que mammifères soi-disant supérieurs, nous avons le devoir et le pouvoir d’agir positivement sur notre univers en transformation constante. J’ai confiance que vous le ferez à votre manière, à point nommé!

En terminant, je vous invite à garder aussi en mémoire ces belles paroles du grand philosophe-phare intemporel que fut Johann Wolfgang Von Goethe : « Il n’existe rien dans la nature qui ne soit en relation avec le Tout. »

Pour en savoir davantage :

gaiapresse.ca — source la plus complète d’actualités concernant l’univers environnemental québécois.

annyschneider.com

Guilde des herboristes (dans le réseau Facebook)

Texte paru dans le numéro d’automne 2012 du magazine Vitalité Québec

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