Des mégaprogrammes réclamés pour sauver la forêt boréale

Imaginez un animal dépouillé de sa fourrure ou de son pelage, sa protection naturelle, placé sous un soleil ardent pendant des jours. « C’est la mort assurée. Comme vous le verrez plus loin dans ce document [Pourquoi le couvert forestier du Canada ne cesse de régresser], avec les coupes à blanc forestières, c’est pourtant ce que l’on fait subir à la forêt et à l’ensemble de la biodiversité animale », écrit Gérald Beaulieu, fondateur Les Forestiers du Carbone (LFDC). Ce nouvel organisme sans but lucratif est voué à la mise en valeur des forêts privées sur le marché du carbone québécois, ontarien et californien et éventuellement canadien.

Malgré qu’elles captent près de 25% des émissions de CO2 émises annuellement par les activités humaines, les forêts ne sont toujours pas incluses dans le marché du carbone. « De plus on continue de plus belle à y faire des coupes à blanc et la forêt ne suffit pas à se régénérer naturellement », affirme M. Beaulieu. Il plaide pour qu’on reconnaisse les efforts des propriétaires privés qui bichonnent leurs forêts avec des pratiques exemplaires, comme les coupes sélectives et la plantation de certaines essences à croissance rapide qui captent davantage de CO2 que d’autres essences. La mission de LFDC : « Générer suffisamment de financement pour contribuer à assurer la pérennité de la forêt boréale en supportant financièrement des mégaprogrammes de reboisement, de déforestation évitée, sans oublier la protection des zones humides. Notre but est d’offrir et d’opérer pour les propriétaires forestiers privés canadiens, une plateforme financière permettant d’assurer leur subsistance en monnayant sur le marché du carbone les écoservices rendus par la forêt : production d’oxygène, filtration de l’eau, protection de la biodiversité animale et végétale, effet coupe-vent, barrière naturelle contre l’érosion, écran contre la désertification et la sécheresse… »

Gérald Beaulieu a oeuvré à la construction de barrages et de lignes électriques pour Hydro-Québec pendant trente ans. Il a été sensibilisé au triste sort de la forêt boréale en 1981. « Un crime a alors été commis puisque que les organismes publiques responsables de protéger nos forêts ont laissé un feu ravager un territoire d’environ 20 x 120 kilomètres à la Baie James durant tout un été. »

Depuis, il ne cesse d’enquêter sur le sujet. Ses recherches les plus récentes l’amènent à poser un diagnostic alarmant : « Peu de gens ont conscience du drame de la déforestation qui se joue présentement et qui menace la survie de l’humanité. En 2005, l’Organisation des nations unies (ONU) a qualifié l’ensemble des massifs forestiers l’élément ayant le plus gros impact sur le renouvellement de l’oxygène à l’échelle mondiale. La déforestation est une action de nature anthropique ou naturelle qui occasionne la disparition permanente d’une forêt. Or on accuse souvent à tort les entreprises forestières de faire de la déforestation alors que ce sont davantage l’urbanisation, l’agriculture et le développement hydroélectrique qui en sont habituellement les plus responsables. Encore aujourd’hui, l’humain élimine définitivement plus de 13 millions d’hectares de forêts chaque année sur Terre, soit 25 hectares ou 44 terrains de football par minute, excluant les feux et les maladies. En forêt boréale canadienne c’est plus de 1000 km2 annuellement, soit 11 hectares ou 20 terrains de football à l’heure. Sans les forêts de la planète qui stockent le dioxyde de carbone (CO2) en poussant, la lutte aux changements climatiques est perdue. Or en ce moment, elles absorbent 10 milliards de tonnes de CO2 par année mais en reçoivent quatre fois plus : nous en émettons 40 milliards de tonnes par année contre 19 milliards il y a 30 ans, selon l’ONU. »

Solutions

Coupe à blanc et coupe sélective. © Les Forestiers du Carbone

Que faire alors? « Il faut forcer le reboisement par tous les promoteurs immobiliers qui coupent des arbres, répond Gérald Beaulieu. Or aujourd’hui, aucun promoteur — ni même Hydro-Québec — ne compense ce qu’il coupe, pas plus que les grosses compagnies qui surexploitent la forêt publique qui est reboisée à nos frais. L’heure de prélever sans compenser est révolue! Les coupes à blanc (qu’on ne voit pas sur les terres privées) et le reboisement avec des monocultures d’épinettes favorisent l’érosion, les sécheresses répétées, les feux, les insectes et les maladies qui détruisent toujours plus de forêt qui ne repousse pas si toute la matière organique est brûlée. Il faut que ça cesse, ça ne peut plus continuer car sinon, avant la fin du siècle la forêt boréale et les emplois qu’elle fournit encore ne seront plus qu’un souvenir. Elle ne peut se régénérer que si on élimine les pratiques humaines qui la massacrent de toutes parts. Depuis 25 ans au Canada, il se coupe 173 millions de mètres cubes de bois par année et la forêt en fournit seulement 153,4 millions de m³ en régénération naturelle annuellement. Si rien n’est fait la forêt productive canadienne ne sera plus qu’un souvenir avant la fin du siècle. »

Selon lui, on peut aider la forêt avec des interventions ciblées. C’est pourquoi il soutient le Regroupement des 42 sociétés d’aménagement forestier du Québec (RESAM) qui vient en aide aux 134 000 propriétaires québécois de forêts privées d’au moins 4 hectares (totalisant environ 7 millions d’hectares ou 9 % de la forêt québécoise). « Ceux-ci sont éligibles pour recevoir des aides financières à l’entretien et au reboisement mais ils sont très craintifs : une forme de crise s’est installée car les taxes municipales augmentent sans cesse, compromettant la rentabilité de l’exploitation de la forêt privée. Pourtant, ils ont un rôle important à jouer car ils cultivent la forêt, ils la dorlotent. Quand on fait du sarclage, on peut doubler, voire tripler la séquestration du carbone. Il s’agit de faire des coupes jardinières pour débroussailler. Les branches et les plantes nuisibles siphonnent la sève des bons arbres. Si la forêt est trop dense, les arbres croissent plus lentement. Quand on reboise, on plante plus serré que nécessaire puis après quelques années, on aère en conservant les meilleures tiges. C’est la loi du plus fort. La nature sait faire des choses que l’homme ne sait pas faire et ne veut surtout pas faire. Elle se défend bien elle-même si son système immunitaire n’est pas massacré par l’homme. »

Il ajoute : « Il faut donc des mégaprogrammes de reboisement, mais le gouvernement doit aussi forcer les citoyens et les entreprises à se responsabiliser. Par exemple, il faut cesser de couper des arbres pour la vue ou abattre un bouleau parce que trois ou quatre branches se sont cassées mais qui nous fournit encore plusieurs services comme l’ombrage. Un érable de 24 à 30 po de diamètre pompe environ 45 gallons d’eau par jour et l’évapore en transpirant, rafraîchissant son environnement. Un hectare de forêt filtre ainsi en moyenne 2 500 à 4 000 tonnes d’eau par année. Nous, on boit et on pollue, on respire et on pollue. L’arbre fait l’inverse. Pourtant, aujourd’hui, on coupe tout sans protéger les arbres les plus utiles et en santé. Il faut éviter ce gaspillage.

« Il faut aussi imposer le recyclage du papier, ce qui crée des emplois. Aujourd’hui, 37 % du vulgaire papier journal, issu d’arbres qui ont pris 100 ans à pousser, est jeté dans les 24 heures après son utilisation. Au lieu de stocker le CO2, il le largue dans l’atmosphère quand il pourrit ou brûle. De même, vaut mieux construire en bois pour que de le brûler ou le laisser pourrir : une maison en bois de 2 400 pi² stocke 28 tonnes de carbone. Un meuble en bois, tant qu’il existe, c’est aussi un puits de carbone. En améliorant l’isolation et l’étanchéité de nos maisons, en chauffant davantage au solaire passif et avec des thermopompes hyperefficaces, on brûle moins de bois. Le choix des essences que l’on replante est aussi d’une importance capitale : le bouleau jaune (merisier) capte 2,5 fois plus de carbone qu’une épinette noire, le peuplier, sept fois plus (80 tonnes par hectare par année). Or 80 % de la forêt va à la production de papier. On s’appauvrit, c’est un sacrilège. C’est immoral de sacrifier ainsi des essences nobles comme le bouleau, le tremble, le merisier, le hêtre, l’érable… »

Matière à réflexion

  • 7,4 milliards de personnes qui plantent deux arbres dans l’année réduirait la déforestation planétaire à zéro.
  • En forêt boréale cela équivaut à une séquestration récurrente annuelle de 364 millions de tonnes de CO2.
  • Il faut 493 300 arbres pour remplacer 7,4 milliards de feuilles 8 ½ » x 11″ détruites.

Gérald Beaulieu invite les propriétaires de forêts privées à adhérer à son organisme, au coût de 50 $, pour soutenir ses interventions auprès des gouvernements du Québec, de l’Ontario et de la Californie. « Il faut se mettre tous ensemble pour forcer le jeu. »

Plan stratégique

Voici comment LFC compte inventer le futur de l’industrie forestière privée.

« Nous avons:

  • Imaginé une architecture stratégique d’affaires associant le marché du carbone et les forêts privées québécoise et canadienne existantes.
  • Identifié les domaines de compétences fondamentales nécessaires pour mettre en œuvre notre modèle d’affaires. 
  • Accepté de réaliser ce que d’autres considèrent impossible : inscrire les forêts privées existantes sur le marché du carbone.
  • Créée un outil de convergence permettant aux 450,000 propriétaires forestiers privés québécois et canadiens d’inscrire leurs propriétés forestières sur le marché du carbone.
  • Élaboré une ingénierie financière de manière à remettre annuellement aux propriétaires inscrits au programme, entre 100 $ et 1 000 $ par hectare provenant de la vente des crédits carbones forestiers (CCF).
  • Orienté notre concept afin d’optimiser l’effet puits de carbone en priorisant la transformation des arbres coupés en bois d’œuvre.
  • Convenu de concentrer nos efforts pour supporter des programmes de reboisement avec des essences mixes à raison de la mise en terre de cinq semis pour un arbre coupé.
  • Conçu notre site internet de manière à faire connaître notre mission à travers tous les maisons d’enseignement du Québec et du Canada.
    Notre devise : l’heure de prélever sans compenser est révolue! »

L’avis d’un expert

Nous avons demandé à une sommité en foresterie durable, Yves Bergeron, professeur titulaire et codirecteur de l’Institut de recherche sur les forêts (IRF) de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, de commenter l’analyse de M. Beaulieu. Voici sa réponse.

« J’ai survolé le document et bien que la démarche soit intéressante et que la situation soit préoccupante, il est difficile de se prononcer sans avoir une image plus claire de la façon dont le tableau à la page 19 a été calculé. Par exemple les feux, les coupes et les épidémies d’insectes se régénèrent naturellement dans la majorité des cas et ce n’est pas clair comment cela est inclus dans le calcul. Le déficit (si déficit il y a) m’apparait très élevé. À mon avis le problème lié à l’exploitation forestière est plus la disparation des forets matures et anciennes  qu’à l’absence de régénération suffisante. En effet en s’ajoutant aux perturbations naturelles la coupe rajeunit le paysage à un niveau probablement qui s’éloigne de la variabilité naturelle. S’en suivent des problèmes pour le maintien de la biodiversité. »

Réponse de Gérald Beaulieu

© Greenpeace

« Je prends bien note que le tableau de la page 19 semble manquer de clarté. Toutefois, le bilan qu’on y présente tient compte de la régénération naturelle de la forêt canadienne dans son entièreté, incluant et les surfaces endommagées causés par les feux de forêt, les insectes et les maladies sans oublier la partie obscure de la déforestation créée par la quantité de chemins forestiers qui à plus que triplée par rapport aux années 1970.
Par ailleurs, Ressources naturelles Canada affirme que :
        Le territoire de 347,1 millions d’hectares de la forêt canadienne fournit annuellement une régénération naturelle de 227 millions de m³ de bois rond (moyenne de 25 ans) et le bilan de la page 9 en tient compte; vous retrouverez les détails du calcul de la régénération à la page 7 du rapport;
        L’industrie forestière prélève annuellement 180,8 millions de m³ de bois rond (moyenne 25 ans);
        La partie disponible pour l’industrie forestière n’est que de 234,5 millions d’hectares. Par une simple règle de 3, cette partie produit donc annuellement une régénération de 153,4 millions de m³ de bois. On voit très bien que depuis 25 ans les récoltes créent un déficit annuel récurrent et cumulatif de 27,4 millions de m³ de bois. 
L’analyse ne tient pas compte principalement des éléments suivants :
        Du temps que cela prend pour la régénération après les ravages causés par les feux, les maladies et les insectes. Dans certains cas, après quelques décennies la régénération est en crise pour ne pas dire inexistante;
        Des surfaces boisées endommagées par les autres insectes comme le dendroctone du pin ponderosa et l’agrile du frêne; seules les surfaces endommagées par la tordeuse de l’épinette ont été considérées dans les calculs des semis, ce qui nous amène à un résultat en deçà de la réalité;
        Le reboisement des surfaces boisées endommagées par le vent et le verglas, faute de données suffisantes, ce qui nous amène à un résultat en deçà de la réalité;
        Environ 20 % des semis ne survivront pas, car ils seront, soient bouffés par les animaux parce qu’il n’y a rien d’autre à manger ou séché par le soleil puisque la quasi-totalité des semis sont plantés dans des espaces où la forêt a été coupée à blanc, ce qui nous amène à un résultat en deçà de la réalité;
        Les landes forestières devenues improductives estimées pour le Canada à 10,6 millions d’hectares devenus stériles dû à une combinaison d’événements tels que les feux de forêt, les maladies et les insectes dont 1,8 million d’hectares seulement au Québec. Pourtant en 2010, le forestier en chef émettait le commentaire suivant : « L’envahissement progressif de la pressière à lichens, sous l’effet de perturbations naturelles répétées, est préoccupant. Le maintien de l’état et de la productivité de l’écosystème boréal n’est pas assuré si on laisse entièrement la nature à elle-même », ce qui nous amène encore une fois à un résultat en deçà de la réalité.

© Les Forestiers du Carbone

        Au Canada, au cours des 5 dernières, les surfaces touchées par les récoltes annuelles de bois ont totalisées en moyenne plus de 820 000 hectares en coupes à blanc en chemins forestiers pour la quasi-totalité. Ces méthodes de récolte dévastatrices nous font payer un prix démesuré pour obtenir la fibre de la plante la plus noble que l’on convertie principalement en pâte à papier.
Voici ce qu’il nous en a coûté en moyenne au niveau des écoservices perdus annuellement (on n’en retient que 4 sur une dizaine)  :
•  5,2 million de tonnes de carbone en séquestration de carbone en moins; (à 22,24 $ la tonne = 115 648 000 $ x 25 ans = 3 469 440 000 $)
•  12,3 millions de tonnes en production d’oxygène en moins ;
•  3,3 milliards de tonnes en filtration d’eau en moins et 1,65 milliard de tonnes en moins ; 
•  41 milliards de m³ d’air filtré en moins;
N.B : Ces pertes, au même titre que tous les effets collatéraux dévastateurs sur la biodiversité, sont récurrentes et cumulatives.
Même si les résultats font peur, considérant le réalisme de l’ensemble des hypothèses de nos calculs présentées en pages 7, 8, 9, 10, 11, 12 et 14, nous maintenons que le résultat de 2,443 milliards de semis est en deçà de la réalité et que c’est la quantité minimum qu’il faut mettre en terre annuellement pour au moins freiner la régression de la forêt canadienne et ce seulement pour la partie dite productive qui supporte l’industrie forestière.
 
Les forêts absorbent à elles seules près de 25 % du CO2 émis par l’humanité chaque année. Ainsi, le rôle de la forêt boréale dans la séquestration du CO2 constitue donc désormais un enjeu majeur (Kurz 2008b). À ce titre nous affirmons que 25% des argents générés par le marché du carbone et les taxes carbones de toutes sortes appartiennent à la forêt. Personnellement, je rêve du jour où, experts et acteurs de l’industrie vont se lever et que, tous ensembles, nous réussissions à convaincre nos gouvernements, à remettre à la forêt, ce qui lui est dû. Nous, « Les Forestiers du Carbone, » sommes persuadés que l’ère d’exploiter la forêt sans payer le juste prix est terminée et que nous devons entrer dans l’ère de cultiver la forêt en tenant compte de la contribution des écoservices que nous rend la forêt.

Une idée de grandeur : pour se faire une tête des sommes d’argent qui devraient revenir à la forêt, on n’a qu’à mettre le prix moyen de la tonne carbone de 22,24$ (prix 2017) multiplié par la perte en séquestration de carbone établit à 5,2 millions de tonnes pour une période de 30 ans (temps minimum pour le remplacement de la forêt disparue par une forêt qui arrive à sa période de maturité), on se retrouve avec un montant de l’ordre de 3,5 milliards de dollars, lequel montant devrait servir uniquement à remplacer la forêt perdue. »

Lire ici l’étude Pourquoi le couvert forestier du Canada ne cesse de régresser, réalisée par Gérald Beaulieu, fondateur de l’organisme Les Forestiers du Carbone.

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