Les murs de terre, pour le confort et la santé

Les murs en pisé de terre sont beaux, sains et écologiques, entre autres qualités. © Projet ERA

Construits depuis des millénaires en Orient, les murs en pisé (rammed earth, en anglais) se composent de terre crue graveleuse et argileuse (sans matière organique) que l’on compacte dans des coffrages, traditionnellement appelés banches. Ils se caractérisent par leurs superbes strates multicolores, plus ou moins lisses ou granuleuses, et par leurs nombreuses autres qualités : matières naturelles, locales, saines et recyclables, faible contenu en humidité, prix accessible, procédé peu énergivore, mise en œuvre et séchage rapide, murs épais (18 po), monolitiques et sans joints, confort thermique supérieur et durable grâce au stockage et à la restitution de l’énergie et de l’humidité de l’air, insonorisation, résistance au feu, à la pourriture, au gel, à l’érosion, aux charges, aux fissures et aux mouvements de sol, faible contenu d’humidité, blindage partiel des champs électromagnétiques, finition instantanée aux possibilités artistiques, texture et ambiance énergétique créant un sentiment de bien-être incomparable.

Ces murs écologiques sont habituellement constitués de deux épaisseurs de pisé séparées par un isolant. À l’été 2008, nous présentions dans nos pages une telle maison bâtie à Hudson, dans l’ouest de Montréal, et conçue par l’architecte Sudhir Suri formé en pisé par l’expert britannico-colombien Meror Krayenhoff, de la compagnie Terra Firma. Cette technique est très populaire en Australie, où elle fut utilisée pour construire un hôtel cinq étoiles, le Kooralbyn Hotel and Resort, près de Brisbane. On retrouve aussi des maisons en pisé construites il y a plus de 400 ans dans la vallée du Rhône (le Centre international de construction en terre CRAterre, fondé en 1979, est d’ailleurs établi à Grenoble).

© Kooralbyn Hotel and Resort.

Cette technique de construction est désormais offerte par l’entreprise québécoise Projet ERA, fondée en 2015 par le technicien en architecture Frédérick Deshaies. Il s’est associé à son beau-frère, Ashley Wallis, dont ils ont construit la maison à Saint-Denis-de-Brompton, en Estrie. Les deux amis préfèrent parler de murs en agrégat compacté à faible teneur en ciment. M. Deshaies explique : « Ils sont faits avec une base de gravier (dont l’étude granulométrique a préalablement été faite et qui plus que souvent provient d’une carrière avoisinant le site de construction), de sable, de 5 à 10 % de ciment stabilisateur et d’eau, comparativement à entre 13 et 20 % dans du béton. Bref, c’est un peu comme du béton, mais avec beaucoup moins de ciment et d’eau, donc moins polluant en termes d’émissions de CO2 associés à la fabrication du ciment. » 

Pose, compaction et isolation

Lorsqu’elle est mécanisée, la construction entière demande aussi peu que deux heures par mètre cube, selon le livre Prescriptions for a Healthy House. La compaction, à raison de 1 200 coups à la minute et en couches de six à huit pouces d’épaisseur, est faite par des ouvriers installés au haut du mur, entre les coffrages. « Ils distribuent le mélange de manière plus ou moins égale de chaque côté de l’isolant en s’assurant de bien compacter autour des barres d’armature et des boîtes de jonctions électriques. Si le mélange est trop liquide, la compaction ne sera pas bonne puisque le mélange ressemblera plus à du Jell-O et qu’à chaque coup de compresseur, le mélange entier va bouger, brisant la beauté de l’effet de vague caractérisant ces murs. Une fois compacté, le mur peut être décoffré le lendemain », décrit l’entrepreneur de Greenfield Park (Montérégie). À peine deux litres d’eau sont ajoutés au mélange pour produire 4 pi3 de mur, précise-t-il, et aucun ancrage n’est nécessaire si les murs font moins de 20 pieds de hauteur.

Le pisé est coulé et damé dans des coffrages et séparé de panneaux isolants de polyisocyanurate. © Projet ERA

Comme les murs d’agrégats se trouvent peu isolants, M. Deshaies utilise des panneaux de polyisocyanurate pour leur résistance thermique élevée (R-5,9 par pouce). Il en pose au moins quatre pouces d’épaisseur entre les deux murs afin d’isoler le mur intérieur du climat extérieur. Grâce à la masse thermique qui stocke la chaleur et en tenant compte du vieillissement de l’isolant, une résistance thermique globale équivalant à R-38 serait atteignable avec six pouces de polyiso totalisant R-18,5, selon l’étude Insulated rammed earth for a cold climate.

Frédérick Deshaies nous explique pourquoi les murs en coffrages isolants (béton en sandwich entre deux épaisseurs de polystyrene) voient très peu leur résistance thermique augmenter en raison de la masse, selon diverses etudes. « Lors d’un dîner-conférence avec une firme qui fait des murs en coffrages isolants, j’avais discuté de ce sujet à savoir si l’effet de masse venait faire une différence compte tenue que la masse de béton était isolée de chaque côté et non exposée à l’air ambiant du côté intérieur. Mon raisonnement arrivait un peu au même résultat que l’article puisque, dû à l’isolation intérieure, l’emmagasinage de chaleur ne pouvait se faire ou était très réduit, de même que la perte de chaleur du coté extérieur. Pour moi, ce type de construction fait en sorte que le mur est plus stable, a moins de déformation et de tension dus au froid extérieur et au chaud intérieur. Je serais curieux de savoir le résultat quant à un mur avec une masse structurale assez importante qui est exposée du côté intérieur et non du côté extérieur. »

La masse thermique chauffe durant les pannes d’électricité

Durant une panne, la chaleur stockée dans le pisé massif est libérée dans la maison quand la température de l’air intérieur est inférieure à celle des murs. © Projet ERA

L’entrepreneur raconte comment il a attrapé la piqûre du pisé. « C’est l’histoire que m’a contée mon autre beau-frère Raefer Wallis, frère d’Ashley et architecte en Chine qui construit des bâtiments résidentiels et commerciaux en Rammed Earth [pisé] depuis plus de 15 ans, qui m’a poussé à m’intéresser à ce principe de construction. Il a eu un client qui possédait un chalet dans le nord de la Chine et qui lui avait demandé de lui en construire un autre, mais en Rammed Earth. Un jour, le client séjournait dans son nouveau chalet en hiver et il y a eu une panne de courant. Après avoir passé une première journée dans ce chalet chauffé uniquement à l’électricité, il a décidé de se rendre dans son ancien chalet parce qu’il était équipé d’un poêle à bois. Au bout de trois jours, il a eu de la difficulté à chauffer son chalet parce que ses deux chiens sortaient et entraient constamment. Il a donc décidé d’aller voir dans le nouveau chalet. À l’extérieur la température jouait dans les -20 degrés Celsius (°C) en plein jour et lorsqu’il avait quitté ce nouveau chalet la température intérieure était de +22 °C. Lorsqu’il y est revenu, la température avait diminué de seulement trois degrés en trois jours, elle indiquait 19 °C. Même avec les nouvelles constructions que nous faisons aujourd’hui en 2×6 avec un isolant 1 1/2’’ à l’extérieur, nous ne pourrions arriver à un résultat aussi intéressant. Ceci parce que l’emmagasinage de chaleur est de beaucoup inférieur dans une maison finie au gypse qu’avec des murs intérieurs de pisé ou de pierre, de béton ou même de brique. »

Pour obtenir un confort optimal, il recommande un système de chauffage radiant qui réchauffe les murs intérieurs avec ses rayons infrarouges similaires à ceux du soleil. Comme il faut plusieurs heures pour réchauffer ou rafraîchir un mur massif, sachez qu’ils peuvent présenter des défis de confort lorsque la température extérieure chute ou augmente rapidement de plusieurs degrés. L’entreprise peut aussi bâtir un seul mur et recommande alors, pour bénéficier de ses nombreuses qualités dans les aires de vie, qu’il serve de finition intérieure avec isolation extérieure, plutôt que l’inverse. « Si le client désire avoir une surface sans vagues, plus unie, il y a possibilité de le faire. Tout comme l’on peut incorporer un certain pourcentage de colorant pour s’amuser et apporter plus de diversité ou de punch dans les couleurs. »

« Avec l’économie réalisée en climatisation, en chauffage ainsi qu’au niveau des assurances et de l’entretien (suffit de laver l’extérieur au jet d’eau sous pression aux deux ans), à plus ou moins long terme le bâtiment va coûter moins cher », dit Frédérick Deshaies. © Projet ERA

Comme les murs sont massifs, le câblage électrique est passé au niveau du plafond et est dirigé vers les boîtes de jonction par des tubes d’acier galvanisé incorporés aux coffrages avant la coulée, précise M. Deshaies. « Lorsque le mur est décoffré, la finition extérieure et la finition intérieure sont faites, il ne reste qu’à passer les fils ou les câbles. Pas besoin de le peinturer, puisque c’est sa texture fine et son look qui le rendent intéressant. Toutefois, il y a toujours possibilité de le finir avec une peinture à base de chaux. »

À l’intérieur comme à l’extérieur, les murs de pisé n’ont besoin d’aucune finition. © Projet ERA

Projet ERA peut construire en pisé pour le bâtiment résidentiel, commercial ou institutionnel, y compris des fondations enfouies ou des murets d’aménagement paysager s’agençant avec la maison (ces derniers coûtent plus de deux fois moins cher car ils sont plus minces et non isolés). Prix : 295 $ par pi2 ou 1,6 pi3 — 12 x 12 x 18 po d’épaisseur comprenant 4 po d’isolant (R-24) et deux murs de 7 po — finitions intérieure et extérieure incluses. Bien que c’est six fois le prix d’une maison classique en 2×6, Frédérick Deshaies affirme que ces deux genres de maisons sont incomparables. « Avec l’économie réalisée en climatisation, en chauffage ainsi qu’au niveau des assurances et de l’entretien (suffit de laver l’extérieur au jet d’eau sous pression aux deux ans), à plus ou moins long terme le bâtiment va coûter moins cher. Ces maisons sont incombustibles et les moisissures ne peuvent pas s’y développer, sauf en surface. De plus, les murs de pisé coupent les sons extérieurs et peuvent atteindre un ITC [indice de transmission du son] de 60, ils n’émettent aucun polluant et ils gèrent l’humidité des sous-sols, ça ne sent pas la cave. Pour moi, résider ou travailler dans un endroit plus sain et architecturalement esthétique, je crois que ça n’a pas de prix. » Il mentionne d’ailleurs que les murs en pisé réduiraient de moitié la pénétration des champs électromagnétiques extérieurs. « C’est une des problématiques qui commence à prendre de l’importance en Europe, où les normes d’exposition sont plus strictes. »

 

Frédérick Deshaies Architecture

514 257-9738

fdeshaiesarchitecture@gmail.com 

craterre.org (France)

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1 Response

  1. Quentin du reseau Twiza

    Excellent, je ne savais pas qu’on s’intéressait à ce type de technique outre Atlantique !
    Si vous voulez trouver de beaux projets de construction ou rénovation saines et durables, je vous invite vivement à visiter le site du réseau de l’habitat écologique Twiza (fr.twiza.org)
    D’ailleurs nous serions ravi de proposer notre site au Québec 😉

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