Construire en paille et argile au Québec ?

Construire en paille et argile au Québec ?

 

Je viens de terminer la lecture de deux ouvrages portant sur la construction en paille et en argile. Le premier, The Econest Home, vient des États-Unis et le second, Construire en terre-paille, vient de France. Les deux livres prônent l’utilisation de cette « nouvelle » technologie de construction saine et très écologique. J’abonde dans le même sens. L’argile et la paille sont des matériaux économiques se mariant merveilleusement pour fabriquer des murs extérieurs. Cependant, cette technologie peut-elle s’appliquer aux climats froids tel que celui du Québec ?

Description de la technique paille-argile

Contrairement aux pratiques traditionnelles de construction en terre renforcée de paille, la technique paille-argile est davantage une construction de paille agglutinée par l’argile. La masse de paille-argile n’est qu’un matériau de remplissage dans une structure portante en bois. La paille est trempée dans un coulis d’argile très liquide l’enrobant et ramollissant la fibre. Après son égouttement et un léger séchage, elle est habituellement tassée manuellement dans un double mur en colombages en bois recouvert de coffrages temporaires sur ses deux côtés. Après le décoffrage, le mur bois-paille-argile est recouvert d’un enduit à base d’argile ou de chaux sur ses deux côtés.

Intérêts de cette technique

L’intérêt le plus évident de cette technique est son impact environnemental très faible, tant pour son énergie consommée tout au long de son cycle de vie que pour la réduction, voire l’élimination, de produits dommageables à l’environnement. L’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) évalue que les matériaux de construction industriels utilisent environ 88 000 produits chimiques se retrouvant inéluctablement dans l’environnement un jour ou l’autre. Le bois, la paille et l’argile sont des matériaux naturels non transformés pouvant provenir de sources locales et se décomposeront sur le site à la fin de leur durée de vie sans polluer le sol. La durée de vie de ces immeubles peut être de plusieurs siècles avec un léger entretien périodique, si la protection extérieure des murs est adéquate. De nombreux immeubles en bois-paille-argile plusieurs fois centenaires sont construits en Europe et en Asie avec une technique relativement similaire qu’on appelle le torchis. Cette technique peut donc être durable.

Il s’agit d’une technologie de construction artisanale qui demande beaucoup de main d’œuvre non spécialisée comparativement aux modes de construction industrialisés. Économiquement, on peut considérer qu’elle crée beaucoup plus d’emplois locaux ainsi qu’une meilleure répartition de la richesse qu’un mode de construction basé sur la fabrication robotisée, la mécanisation du travail, la concentration des emplois et l’exploitation des ressources non renouvelables. Cependant, le coût élevé de la main d’œuvre rend la technique beaucoup plus coûteuse que pour édifier un mur standard, surtout pour un acheteur ne participant pas activement à la construction. C’est pourquoi les bâtiments sont souvent construits par des bénévoles ou artisans qui se forment à cette technique.

Les inconvénients 

Le procédé est très long à réaliser. La paille imbibée d’argile liquide prend plusieurs mois pour sécher complètement. On recommande d’attendre trois mois avant de poser un enduit sur la paille du côté extérieur et six mois avant de faire l’enduit intérieur. En France, on recommande d’attendre de un à deux ans avant de faire la couche de finition sur l’enduit extérieur. Plus la température est fraîche, plus c’est long à sécher. Au Québec, il faudrait probablement chauffer l’immeuble pour permettre l’assèchement du mur en six mois. L’idéal serait peut-être de construire et d’isoler des panneaux en été et de les laisser sécher dans un atelier jusqu’au printemps, tel que le fait présentement l’architecte Bobby Ilg. Formé par le constructeur américain Robert Laporte, cofondateur de l’entreprise Econest, cet architecte construira la première maison du genre à Ottawa, au printemps 2017.

L’épaisseur du mur. En France comme aux États-Unis, on recommande de limiter l’épaisseur des murs à environ 30 cm. En effet, des murs en paille-argile plus épais pourraient pourrir au centre avant de sécher. Or, un mur en paille enrobée d’argile n’est pas aussi isolant qu’un mur en paille sèche car l’argile conduit la chaleur. Un mur paille-argile de 30 cm aurait une valeur isolante approximative de R-12, ce qui est bien moins que le minimum exigé de R-24,5. Cela oblige le constructeur à ajouter une couche isolante extérieure supplémentaire et élimine la possibilité de réaliser un enduit de finition extérieure à même la paille.

La protection extérieure. Compte tenu du temps de séchage et de l’isolation extérieure nécessaire, il semble difficile de réaliser un enduit extérieur argileux au Québec. De l’argile humide éclaterait en morceaux dès les premiers gels. Pour éviter cela, il faudrait qu’elle soit parfaitement sèche dès la fin septembre.

Les matériaux et la mise en place

La paille d’orge, de blé ou de seigle est recommandée pour cette technologie. Elle est à la fois suffisamment rigide pour ne pas s’écraser lors du tassement et suffisamment souple pour remplir les cavités. Le décoffrage du mélange se fait généralement entre 24 et 48 heures après la mise en place. Ce temps d’attente vise à ramollir suffisamment la fibre pour qu’elle reste en place après le décoffrage. Contrairement au béton durcissant dans le coffrage par humidification, l’argile durcit en séchant après le décoffrage. Le décoffrage doit donc être fait très délicatement.

Au Québec, il est facile de trouver de la paille pour la construction d’une maison. Cependant, la paille est aussi très utilisée pour l’agriculture et, de ce fait, les excédents de production disponibles pour le marché général de la construction demeurent limités. Pour construire mille maisons de paille par année il faudrait en importer.

L’approvisionnement en argile

Robert Laporte, cofondateur de la la compagnie Econest.

La technologie paille-argile requiert une argile relativement pure. On extrait l’argile des sols argileux en brassant la terre dans des bassins d’eau. Après trois jours de décantation, il se forme des couches superposées de sable, de limon et d’argile. Il suffit alors de récolter l’argile. La chose parait simple, mais l’argile peut s’avérer difficile à extraire du sol lorsqu’elle est sèche. Il est parfois plus simple de rechercher de l’argile pure en poudre ou en fragments concassés chez des fournisseurs industriels.

Une technique expérimentale

Cette technique est relativement simple et financièrement accessible pour un autoconstructeur ne calculant pas son temps, situé dans un climat tempéré tel que ceux caractéristiques du sud de la France ou de certaines parties des États-Unis. Dans ces climats tempérés, on peut prendre avantage de la technique pour réaliser un enduit extérieur durable à même la paille.

Les données portant sur la dilatation de l’argile en fonction de la température et de l’humidité sont pratiquement inexistantes en Europe comme en Amérique. Là-bas, on se fie à l’expérience du passé. Dans un contexte de fortes variations saisonnières tel qu’au Québec (de -35 °C à +35 °C), on peut se demander si la liaison de l’argile avec le bois et la paille résisterait. Il y a donc une large part d’expérimentation à ce sujet. Au Québec, je recommanderais de recouvrir ce type de mur d’un isolant extérieur et d’un parement en bois. Je réserverais l’enduit de terre, de plâtre ou de chaux pour l’intérieur. Cette technologie écologique demeure à explorer.

Deux livres complémentaires

Les deux livres offrent une introduction relative à la maison saine et à la construction écologique, tout en décrivant très bien la technologie de construction en terre-paille par de nombreuses photos en couleurs et des illustrations.

Le livre français est un ouvrage plus scientifique fondé principalement sur l’analyse d’une résidence réalisée par l’auteur en 2007 près des Pyrénées, dans le sud de la France. L’auteur s’attarde sur les sols, les calculs de charges, les énergies grises, l’usage des différents types de chaux, etc. Les matériaux et conseils sont parfois peu adaptés au marché Nord-Américain, bien qu’ils demeurent utiles.

Le livre américain montre davantage de réalisations et traite de la conception générale de la maison en incluant une vision baubiologique de l’aménagement : lumière naturelle, charpente intérieure en poutres et poteaux en bois massif, chauffage par foyer de masse, architecture zen chaleureuse, larges toitures protectrices, etc. Le chapitre concernant l’approvisionnement et le choix de l’argile est particulièrement intéressant.

Commentaires d’André de Bouter de lamaisonenpaille.com. Membre fondateur du Réseau Français de la Construction paille, il enseigne les techniques de construction en paille, terre et chaux depuis 17 ans et de poêles de masse en autoconstruction depuis trois ans :

Chauffer pour sécher la terre-paille n’est pas le bon réflexe. Les micro-organismes, responsables de la pourriture, l’apprécient trop. Mieux vaux installer des ventilateurs. Et surtout, terminer le travail bien tôt dans la saison!

Je partage vos réserves sur un enduit d’argile à l’extérieur. Pas seulement à cause du séchage requis, mais aussi pour sa plus faible résistance à l’érosion et le fort risque d’éclatement des enduits mouillés par la pluie, suivi d’un gel nocturne, même en climat tempéré comme chez moi, proche de Bordeaux. Un enduit à la chaux ou, plus résistant encore, le bardage sont en effet des meilleures protections pour des murs exposés.

Je préconise les murs en bottes de paille à l’extérieur et, pour ceux qui veulent, différentes techniques de terre et paille à l’intérieur. Je ne vois pas l’intérêt de choisir tout ce travail et ce séchage pour couper par deux la valeur d’isolation du mur en ajoutant de l’argile, par rapport à la pose des bottes sèches. Mais bon, chacun son truc, eh ;-)! L’intérêt d’utiliser la terre crue mélangée avec de la paille pour des cloisons est l’utilisation de matériaux sains, non transformés, peu onéreux, apportant plus ou moins de masse selon les choix des mélanges, les besoins et les contraintes, et pour faire des cloisons avec une très bonne performance acoustique. Je ne comprends pas comment tant de personnes puissent considérer les placoplâtres comme cloison pour des espaces nécessitant un peu d’intimité. Avec ces produits on ne peut même plus faire un câlin à sa chérie par peur de réveiller tout le monde!

La quantité de travail requis par un chantier terre-paille dépend surtout de la façon dont le travail est organisé. L’expérience des gens et leur outillage influence pas mal les données. Dire qu’un technique est laborieux est, comme tout jugement, une affaire risquée, et témoigne parfois davantage de la personne qui juge que la chose jugée!

Enfin, sur quelles données est basée la remarque qu’il faudrait importer importer la paille? Transporter la paille (un produit léger et non transformé) a toujours un bilan bien plus intéressant qu’un produit manufacturé sur place.

 

Construire en terre-paille, d’Alain Marcon, 224 pages 17 cm x 24 cm, Éditions Terre vivante, 2011

The Econest Home, de Paula Baker-Laporte et Robert Laporte, 304 pages 20 x 24 cm, New Society Publishers, 2015

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