Donner plus à la nature qu’on ne lui prend

Tous les jours, les médias nous dépriment en nous rappelant les blessures et les catastrophes écologiques causées par les humains. Des outils nous permettent de quantifier notre empreinte écologique en termes de consommation d’eau et d’énergie, de contribution aux changements climatiques, à la disparition des écosystèmes et des espèces, etc…. On peut même estimer sur slaveryfootprint.org combien d’esclaves fabriquent nos produits de consommation! (Il en existe encore 27 millions aujourd’hui, dont plusieurs enfants indiens et pakistanais.)

Expert en analyse du cycle de vie à l'École de santé publique de l'Université Harvard et  directeur scientifique du International Living Future Institute, Greg Norris calcule aussi l'impact des écogestes.

Expert en analyse du cycle de vie à l’École de santé publique de l’Université Harvard et directeur scientifique du International Living Future Institute, Greg Norris calcule aussi l’impact des écogestes.

La bonne nouvelle, c’est que des penseurs, fabricants, concepteurs et constructeurs de grands immeubles transforment le marché de la construction et de la rénovation grâce à des programmes qui ont déjà et auront bientôt d’autres impacts profonds sur nos maisons. On pense ici évidemment au programme de certification de bâtiments durables LEED (Leadership in Energy and Environmental Design), mais aussi au nouveau venu, le Living Building Challenge (LBC) : celui-ci a déjà certifié 260 bâtiments « vivants » qui produisent plus d’eau et d’énergie qu’ils n’en consomment et qui en plus sont beaux, sains et équitables.

« On ne pourra jamais réduire notre empreinte écologique à zéro, mais nous mesurons les bons coups pour encourager les gestes qui ont des impacts positifs nets. En tant qu’individus, familles et espèce, nous voulons redonner plus à la nature qu’on ne lui prend et être de vrais guérisseurs. C’est une mission de notre existence », affirme Gregory A. Norris, expert en analyse de cycle de vie (ACV) (impacts environnementaux des produits, procédés et services) à l’École de santé publique de l’Université Harvard et depuis 2014, directeur scientifique du International Living Future Institute, l’organisme derrière le LBC. Le 15 juin, Norris fut le conférencier vedette du colloque Matériaux de la construction durable organisé par le Conseil du bâtiment durable du Québec, tenu au Centre des sciences de Montréal.

Francophone marié à la Montréalaise Catherine Benoit, le sympathique et empathique Norris est un amoureux de la nature. Sa petite famille vit à une heure au nord de Boston, dans le village côtier de York Beach, dans l’État du Maine. (Norris a aussi fondé New Earth, organisme caritatif dont sa femme est vice-présidente responsable d’un portail sur les points chauds en matière d’impacts sociaux de la consommation.)

Calculer l’impact des écogestes

Depuis les années 1990, Greg Norris fait des pieds et des mains pour nous donner le goût irrésistible et contagieux de prendre soin de la planète. Il a récemment inventé le concept de handprinting, non pas pour parler de sa traduction littérale d’impression à la main, mais de l’empreinte de nos gestes positifs pour soigner et régénérer la nature. Ceci par opposition au footprinting, terme qui fait référence à l’empreinte que nous laissons quand nous la piétinons ou la détruisons carrément. Le handprinting peut avoir d’énormes retombées positives sur la nature et ses habitants, en particulier sur notre bien-être physique, psychologique et spirituel, dit-il : « Nous pouvons utiliser les mêmes outils de calcul de ce qu’on prend à la nature pour calculer ce qu’on lui redonne. »

La première étape est évidemment de réduire notre empreinte écologique, en plantant des arbres, en utilisant moins notre voiture, en isolant nos maisons, en consommant moins, en recyclant et en réutilisant davantage, etc. Mais Norris est réaliste : il sait que bien des gens se sentent impuissants, estimant leurs gestes individuels insuffisants pour réparer les torts gigantesques causés par les politiciens, entreprises, organismes et individus en mode survie, ignorants ou peu scrupuleux. Il dit que c’est ce qui incite certaines personnes, comme l’écologiste américain Bill McKibben de 350.org, vedette de la foire de Projet Écosphère Montréal célébrée à la Tohu samedi dernier, à dire qu’on ne pourra pas renverser la vapeur sans changer les lois et faire tomber les compagnies délinquantes. Norris nous rappelle toutefois que nous avons d’autres pouvoirs qui sont particulièrement efficaces quand nous unissons nos forces.

Lancé en avril 2015, son site handprinter.org permet de calculer votre empreinte écologique et propose une foule de petits gestes faciles qui peuvent rapporter gros, d’autant plus lorsqu’ils sont faits à grande échelle. Le truc, dit-il, c’est de créer des événements plaisants qui produisent des cercles vertueux.

Deux exemples

« Voyons-nous comme des catalyseurs, dit Norris. Par exemple, en optimisant la pression de nos pneus d’auto, on réduit notre empreinte carbone [ou impact climatique] de 1 %, on économise de l’argent et on améliore notre sécurité. Et si vous réunissez quatre de vos amis, vous pouvez centupler votre impact si chacun vérifie et gonfle les pneus de 20 voitures au centre commercial. Votre impact climatique net sera ainsi positif pour une année. Et il sera multiplié par 1 000 si vous donnez des cartes d’information sur le sujet pour inspirer d’autres conducteurs. »

Norris a eu une idée particulièrement géniale. Il a convaincu le fabricant d’isolant Owens Corning de donner 300 couvertures isolantes à des écoles à condition que les bénéficiaires fassent don des économies générées durant les neuf premiers mois. « Même installées sur un chauffe-eau bien isolé, les couvertures font économiser 5 $ par mois en énergie dans le Nord-Est américain. Après neuf mois, sur les 45 $ économisés par chauffe-eau, chaque école reçoit 15 $ (ce qui fait 4 500 $ au total, dont les enfants peuvent profiter), et 30 $ sont consacrés à l’achat de deux autres couvertures isolantes. Tout le monde en bénéficie, dont le fabricant qui vend plein de couvertures qui autrement n’auraient pas été vendues. »

Bâtiments sains

Bien qu’il n’ait certifié que 260 bâtiments qui ont réussi à relever son défi de consommation nette zéro d’énergie et d’eau, le Living Building Challenge fait beaucoup parler de lui, car il exige que les fabricants divulguent les ingrédients utilisés dans leurs produits. Et sa liste rouge interdit l’usage de 14 matériaux et ingrédients potentiellement toxiques, dont le vinyle (PVC), l’amiante, le néoprène, le formaldéhyde ajouté, les engrais et pesticides pétrochimiques et les phtalates (assouplissants du vinyle). Bien que le système de certification LEED ne soit pas rendu aussi sévère, sa version 4 qui entrera en vigueur à l’automne 2016 s’en inspire en offrant des points aux immeubles comprenant au moins 20 produits — d’au moins cinq fabricants différents — qui ont fait l’objet de déclarations environnementales (un résumé de leur analyse du cycle de vie).

Toujours dans l’esprit de sa philosophie de régénération de la nature, Norris vient de concevoir le Living Product Challenge qui lance tout un défi aux fabricants : créer des produits qui s’inspirent de notre amour de la nature et des processus naturels, fabriqués seulement avec de l’énergie renouvelable et qui améliorent la qualité de l’environnement. « Les produits vivants améliorent la qualité de vie et amènent la joie par leur beauté et leur fonctionnalité, explique le site du International Living Future Institute (ILFI). Imaginez un produit qui construit le sol, crée des habitats, nourrit l’esprit humain et fournit l’inspiration pour des changements personnels, politiques et économiques! »

Partager et célébrer

Ce défi est impossible à relever actuellement, mais tout comme LEED v.4, il incite les fabricants à constamment s’améliorer. Il n’y a rien comme une menace de boycott ou une promesse faite par des architectes influents pour les motiver, a souligné Tristan Roberts, rédacteur en chef de la maison d’édition vermontoise Building Green. Premier conférencier du colloque du 15 juin, ce grand partisan des idées de Greg Norris a lancé le défi suivant pour contrer la morosité environnementale : « Trouver ce qui est délicieusement bénéfique et partagez-le. Trouvez une idée dont les gens se soucient, devenez partenaire de la nature. Une architecte m’a dit qu’en regroupant cinq projets ou compagnies, on peut convaincre un producteur forestier d’adopter des pratiques durables certifiées FSC (Forest Stewardship Council) en lui promettant d’acheter son bois. C’est ainsi qu’on peut changer ses pratiques et protéger la forêt et les eaux de surface. » Il n’y a pas que les poisons qui sont persistants et bioaccumulateurs, la beauté et l’amour aussi!

Pour changer et adopter de bonnes habitudes, et cela s’applique à chaque individu aussi, Roberts dit qu’il faut cibler un comportement, poser un petit geste et le célébrer. « Ça conditionne le cerveau à vouloir le répéter. » C’est ce qu’il a fait pour adopter la soie dentaire, une dent à la fois même quand il était pressé de quitter pour le bureau.

C’est d’ailleurs ainsi que depuis 20 ans le programme LEED, souvent critiqué comme trop peu exigeant, a transformé l’industrie mondiale de la construction (70 000 immeubles ou projets commerciaux, dont 27 400 certifiés dans 150 pays) : en offrant des incitatifs à l’amélioration continue. Le 1er avril dernier, déjà 1 852 produits de construction avaient fait l’objet de déclarations vérifiées par des tierces parties quant à leur impact sur la santé, soit deux fois plus que Roberts s’attendait à compter. Et d’ici cinq ans, ces déclarations devraient devenir la norme, d’autant plus que le US Green Building Council derrière le système LEED vient de s’allier à l’International Well Building Institute qui certifie les bâtiments sains. Si bien que le consommateur résidentiel en profitera inévitablement par la bande, comme ce fut le cas depuis l’arrivée de la certification LEED pour les habitations au Québec, en 2008. Car tant les fournisseurs, les professionnels que les clients qui occupent un bâtiment certifié sain et durable découvrent que ce genre de bâtiment est celui qu’ils préférent, qu’il est le plus rentable et qu’il est devenu le plus en demande.

Auteur

Dernières publications


Vous aimeriez aussi
En kiosque : été 2018 (cuisines et salles de bains)
Notre Maison à Ormstown : un projet vert éducatif et communautaire
Collectivités viables : les modèles selon Emmanuel Cosgrove (réservé)
Les nombreux défis d’une maison « vivante »

Laisser un commentaire