Un coup d’État dans notre assiette

 

Lucie Pagé partage sa vie entre l'Afrique du Sud et le Québec depuis 1990. C'est alors que Nelson Mandela fut libéré er qu'elle a commencé sa correspondance pour plusieurs médias québécois.

Lucie Pagé partage sa vie entre l’Afrique du Sud et le Québec depuis 1990. C’est alors que Nelson Mandela fut libéré er qu’elle a commencé sa correspondance pour plusieurs médias québécois.

Tiré du livre Demain, il sera trop tard, mon fils, publié aux Éditions Stanké en 2014. La journaliste et écrivaine Lucie Pagé, qui  a marié un ancien ministre de Nelson Mandela, Jay Naidoo, échange avec son fils Kami Naidoo-Pagé sur l’atroce dette écologique et humaine que lui laisse sa génération.

Il y a eu un coup d’État dans nos assiettes, et on n’a rien dit. Le sirop de maïs à haute teneur en fructose (en anglais, high-fructose corn syrup, ou HFCS), qu’on appelle aussi glucose-fructose, ou simplement fruc­tose, est un méchant cocktail chimique issu de pro­cessus enzymatiques de la fécule de maïs, mis au point dans les années 1970 et qui a changé la donne de l’alimentation. Le glucose-fructose se retrouve maintenant partout : pains et céréales (même ceux dits « santé »), pâtes, pâtisseries, boissons gazeuses, condiments, biscuits, sauces, jus, yogourts, vinai­grettes, bonbons, barres tendres, cornichons, tout ce qui contient du ketchup/sauce tomate – pizza, sauces à spaghetti, etc. –, sirops contre la toux, légumes en conserve, repas préparés. Dans l’industrie du fast­food, presque tous les ingrédients contiennent du glucose-fructose. Près du quart de la diète d’un ado­lescent nord-américain moyen provient de fast­food. En 1970, la consommation de glucose-fructose d’un Américain moyen était nulle ; il en consomme aujourd’hui 20 kilos par année ! La même chose s’est produite pour les boissons gazeuses, qui sont bourrées de ce délicieux poison : leur consommation a été mul­tipliée par cent ! Et ça n’inclut pas les nouvelles bois­sons comme les boissons énergisantes et les eaux dites vitaminées dont la teneur en sucre équivaut au tiers de celle d’une boisson gazeuse, ce qui est encore beau­coup trop : une façon déguisée de boire du bonbon.

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© Éditions Stanké, 2014.

Un savoureux liquide mortel

L’introduction du glucose-fructose dans notre ali­mentation coïncide avec l’augmentation des pro­blèmes de santé liés à l’obésité, aux maladies cardio­vasculaires et hépatiques, et au diabète. Le diabète de type 2, qui n’affectait auparavant que les adultes, atteint aujourd’hui des proportions jamais vues chez les jeunes. Le tiers des Américains nés après 2000 sera diabétique. Le glucose-fructose est si sucré, et si omni­présent dans les aliments transformés, que le pancréas travaille comme un forcené très tôt, depuis la nais­sance, et il lâche après avoir fait une vie de travail en quinze ou vingt ans. Le sucre fait plus de morts que le sida, les accidents d’auto, les grippes et les meurtres. Il présente autant de dangers que la nicotine. Pourtant, on retrouve des machines distributrices de boissons gazeuses même dans les écoles. Un savoureux liquide nocif qui tue, moins cher que l’eau ! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans nos sociétés.

En plus, on exporte de plus en plus notre diète dans les pays en développement. Le baromètre : l’obésité. Le tiers des habitants de la planète souffrent d’un surpoids et 15 % sont obèses – une personne sur sept ! –, comme l’est un Américain sur deux. L’obé­sité chez les enfants a fait un bond de géant. Tout en se gavant de bouffe hypercalorique, ils bougent moins. Ce sera la catastrophe dans vingt ans.

Le sirop de maïs à haute teneur en fructose n’affecte pas que le corps humain. Il a de sérieux effets néfastes pour l’environnement. Le maïs est une monoculture et on ne fait pas de rotation avec d’autres cultures, ce qui, comme tu le sais, appauvrit le sol, ce qui requiert de plus en plus d’engrais et de pesticides, ce qui pollue la nappe phréatique et les océans, ce qui cause des zones mortes, comme près de la côte mexicaine : 22 000 km² d’océan mort (quarante-sept fois l’île de Montréal !). Mort. Vide. Kaput. Et la zone s’agrandit tous les jours. Le nombre de zones mortes augmente aussi. De 150 en 2003, on en comptait 450 cinq ans plus tard ! La réponse de certaines compagnies ? Au lieu de régler le problème, elles achètent maintenant des terres en Afrique et le reproduisent !

L’industrie alimentaire nous a reprogrammés pour que nous désirions le sucre, le sel et le gras. C’est l’es­sentiel de ce qui se retrouve parmi les 47 000 produits d’un supermarché nord-américain, surtout dans les allées du milieu. Le choix est une illusion. Il vaut mieux limiter tes achats, le plus possible, aux pro­duits qui bordent le magasin, les fruits, légumes et autres produits frais. Mais encore là, il faut être vigi­lant. Puisqu’on a aussi aboli les saisons dans un super­marché, on y retrouve d’autres projets biochimiques, sous la forme de tomates, de pommes, de raisins, de carottes, à longueur d’année.

Nous avons été élevés comme ça, Kami, à penser que nous avions le droit de faire ce que nous voulons sur la planète, qu’elle est à notre service, que c’est cor­rect de transporter sur 2 000 kilomètres une tomate, cueillie verte et parfaite grâce aux engrais, pesticides et insecticides, et noyée de gaz éthylène à son arrivée. La tomate devant toi, quel âge a-t-elle ? D’où vient-elle ? Combien de toxines contient-elle ? Est-elle génétique­ment modifiée? Quelle est son empreinte écologique? L’empreinte écologique correspond aux superficies de terre et aux quantités d’eau nécessaires pour remplir un besoin quelconque – comme transporter l’ail de la Chine au Québec. Une folie.

Bio ou local, que choisir?

Une fois, j’étais devant un choix déchirant dans une épicerie de Johannesburg. Je voulais acheter des asperges. Un paquet était issu de l’agriculture biolo­gique mais venait du Kenya, et l’autre était local mais pas biologique, donc bourré de pesticides et d’insec­ticides. J’ai passé de longues minutes à évaluer ce qui était mieux : acheter local en pensant à diminuer le plus possible l’empreinte écologique, mais ajouter encore du poison dans notre corps ? Ou acheter les asperges du Kenya, moins bonnes pour la planète à cause du transport, mais meilleures pour notre santé ? J’ai choisi celles du Kenya. Tu m’as dit que tu aurais choisi celles d’Afrique du Sud. « Il faut penser à la pla­nète en premier, maman.» Tu as raison. Car si on ne s’occupe pas d’elle, il n’y aura plus de nous. En fait, j’aurais pu ne pas m’obstiner et simplement changer de menu pour le souper.

La santé n’est pas le moteur de notre diète. Le levain, c’est le profit. La société mange les yeux fermés. C’est l’industrie qui décide de ce qu’on mange. Elle a tué la qualité au profit des chiffres, des graphiques et des signes de piastres. Elle a tué le goût de cui­siner, le goût de bien manger, au profit de la com­modité, du confort, de la rapidité. Pizza, hamburgers, boissons gazeuses, frites, poulet frit… on n’aurait pas pu inventer une diète plus malsaine. Sans oublier les viandes froides contenant des produits chimiques, des agents de conservation comme le nitrite de sodium. En 2013, le Fonds mondial de recherche contre le cancer nous a mis en garde contre le nitrite de sodium, hautement cancérigène, hautement uti­lisé, et a dit qu’on ne doit JAMAIS en consommer. Tu seras surpris de voir tout ce qui contient ce poison ! Les viandes froides sont conservées grâce au nitrite. Au Québec, par contre, on peut maintenant acheter – pour plus cher ! – des viandes froides préservées grâce au citron et au céleri. Malheureusement, nous n’en avons pas encore en Afrique du Sud. Ce qui fait qu’on ne mange plus de viandes froides. En tout cas, la personne qui y démarrera cette industrie fera fortune, surtout si elle place dans son magasin une affiche qui dit: «Viande sans poison.»

Grâce au plus gros budget de marketing au monde – des centaines de milliards de dollars –, grâce aux subventions, aux pots-de-vin, aux lobbys, au voile qu’on met sur les réels dangers de ce qu’on mange, grâce à des lois laxistes qui laissent place à un étique­tage incomplet ou douteux (par exemple, annoncer que le produit est 100 % naturel alors qu’il contient du glucose-fructose, c’est comme dire que les sables bitumineux sont une ressource renouvelable), grâce à tout ça, on a réussi le plus extraordinaire lavage de cerveau au monde : les gens achètent eux-mêmes des produits qui les rendent malades et les tuent.

Médecins mal informés, État complice

Les médecins sont étonnamment silencieux sur la nutrition. Heureusement, nous avons des gens comme le Dr Béliveau [NDLR : Richard Béliveau est docteur en biochimie] au Québec, qui font le lien entre santé et nutrition. Mais ils sont rares. Seul un médecin sur vingt reçoit une formation nutritionnelle. Les hôpi­taux sont à mille lieues de la bonne nutrition – leur diète est remplie de produits contenant des toxines et des cancérigènes, tout comme dans les écoles. Les gouvernements se trouvent dans le même salon que les multinationales. S’ils représentaient réellement les intérêts du peuple, ils ne permettraient pas à ces multinationales de nous gaver de poison. On refuse de voir le lien entre les salles d’urgence bondées et la bête remplie de produits chimiques qui croupit sous son poids, à la noirceur, entassée avec des millions d’autres. On évalue que 60 % des maladies sont liées à la diète. Mais on n’en parle pas. L’adage dit que nous sommes ce que nous mangeons. Eh bien, nous sommes remplis de toxines, de poisons et de cancérigènes. Au nom du profit. Imagine si tout le monde se mettait à manger de la nourriture biologique, fraîche, et devenait plutôt végétarien. On aurait une épidémie de santé sur la pla­nète ! Les salles d’urgence se videraient. La nutrition est le médicament numéro un pour la santé. Je le sais, ton père et moi avons fait une « cure de santé » à l’Ins­titut Jindal, à Bangalore en Inde, en mars 2014. Nous nous sommes rendu compte à quel point nous avions perdu le sens de vivre sainement, combien l’industrie alimentaire nous rendait malade.

Il faut agiter, légiférer, éduquer. Il faut rendre la nourriture saine plus abordable, taxer et/ou éliminer la cochonnerie. Trois villes aux États-Unis avaient tenté de taxer les boissons gazeuses : San Francisco, New York et Philadelphie. Les trois maires étaient d’accord. Mais les conseils municipaux ont rejeté l’idée. Le lobby de ces multinationales est extrêmement puissant, des gens aux commandes de marchés qui pilotent le menu de la planète sans avoir la santé dans leur ligne de mire.

Ta génération devra impérativement instaurer dans toutes les écoles des cours de nutrition, dès la mater­nelle, pour qu’on comprenne ce qui nous arrive avec ce qu’on ingère. Il faut sortir la malbouffe des écoles, que leurs cafétérias soient les premiers endroits où on mange bien. Il faudra que ta génération réintroduise les saisons dans nos épiceries, remette de la jugeote dans nos menus, de l’appétit dans le respect de la pla­nète. Il faudra réinvestir dans les ressources locales. Bien sûr, nous importerons toujours des produits comme le café, l’huile d’olive, le chocolat, des fruits comme les mangues, les kiwis, etc. Certains pays ne mangeraient pas de fruits ou de légumes sinon, mais le gros de notre diète peut être local. Il faut subven­tionner la vraie bouffe, pas la malbouffe. Il faut qu’une botte de carottes coûte moins cher qu’un sac de crous­tilles. Il faut une révolution pour reconquérir notre diète, notre santé et notre planète. Les trois sont inti­mement reliées. La lutte sera difficile face à l’appétit des multinationales.

Selon un autre adage, acheter, c’est voter. Tu votes trois fois par jour. Tu peux changer le monde à chaque bouchée.

Référence : Demain, il sera trop tard mon fils, par Lucie Pagé avec la collaboration de Kami Naidoo-Pagé et de Jay Naidoo, Éditions Stanké, Montréal, 2014, 323 pages. Extrait tiré des pages 168 à 173.

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