Journal d’une électrosensible : les études de provocation sont-elles conçues pour ne rien trouver?

Journal d’une électrosensible : les études de provocation sont-elles conçues pour ne rien trouver?

 

« La parabole de la grenouille qui ne savait pas qu’elle était cuite traduit le phénomène d’habituation et de passivité dans un environnement qui se dégrade progressivement au point de mettre sa propre vie en péril. »

cote-ouest

Les ondes mesuraient 0,02 V/m sur notre perron, sur le mur ouest, et 4,39 V/m sur le mur est, à 10 pieds de l’antenne Internet placée sur un arbre.

Il est cinq heures du matin. Je fais de l’insomnie, car hier, j’ai pris des mesures autour de ma maison près de l’antenne Internet, qui se trouve sur un arbre à 70 pieds (21 m) de la maison. La densité des radiofréquences (RF) dans la bande des micro-ondes y grimpe plus de 200 fois ce que je mesure à l’intérieur et de l’autre côté de la maison, soit 4,39 volts par mètre versus 0,02 V/m. Je connaissais la situation, mais comme cela faisait au moins un an que j’avais mesuré, je l’ai refait. Alors, à cette heure matinale, ne dormant plus, je jongle au sujet des études de provocation sur l’électrohypersensibilité.

Saviez-vous que des dizaines de ce type d’études ont été réalisées en laboratoire? Ce sont des lieux où on peut contrôler le type, la puissance et autres paramètres des champs électromagnét10-pi-antenneiques (CEM) de RF. Il s’agit d’études où, le plus souvent, on expose les sujets, des personnes électrohypersensibles à des CEM censés être similaires à ceux auxquels nous sommes exposés dans la vie courante, telles les radiations émises par les téléphones cellulaires, les routeurs Wi-FI ou les diverses antennes. On fait la même expérience sur des sujets en santé ayant les mêmes caractéristiques (âge, sexe, poids, niveau socio-économique, etc.). Ces sujets servent de groupe-témoin (aussi désigné par l’anglicisme « groupe-contrôle »). Ces études de provocation visent à vérifier si c’est bien l’exposition qui provoque les symptômes dont se plaignent les personnes électrohypersensibles.

Dans le cadre de ces études, souvent on demande aux gens si les émissions de CEM sont présentes ou non, selon eux. Il s’agit d’une question piège, car il est très rare qu’une personne électrohypersensible puisse détecter des CEM et éprouver des symptômes instantanément. Dans mon cas, ceux-ci se manifestaient généralement entre quatre et cinq heures après mon exposition. Mais dernièrement, ma tolérance a diminué : dans certains cas, c’est après une heure et demie ou deux heures, et, exceptionnellement, après quelques minutes.

De plus, dans ces études de provocation, on expose le plus souvent les sujets durant 15 à 50 minutes, ce qui peut être vraiment insuffisant pour provoquer des symptômes ou pour que des analyses sanguines ou des tests cognitifs révèlent quelque chose. Enfin, on vérifie rarement à quoi les sujets ont été exposés avant l’expérience de provocation, ni si des symptômes surviennent dans les heures ou les jours suivant l’exposition.

Or, toute personne électrohypersensible sait d’expérience que la durée de son exposition influence ses symptômes et que ceux-ci peuvent varier selon les équipements auxquels elle est exposée, et selon le niveau des radiations qu’ils émettent. Elle sait aussi que cela peut lui prendre des jours entiers (souvent trois) avant de ne plus ressentir d’effets après une exposition significative, à condition évidemment qu’elle ne soit plus exposée à des CEM durant ces trois jours de récupération.

 

Alors, quelle étude de provocation serait valable?

C’est en 1991 qu’un médecin texan, le docteur William J. Rea, a réalisé  une étude de provocation publiée dans le Journal of Bioelectricity. Il a d’abord évalué et traité cent sujets qui se croyaient électrohypersensibles pour leurs sensibilités alimentaire, respiratoire et chimique afin de minimiser les risques qu’ils réagissent à des facteurs confondants. Il a surveillé leur alimentation,  mesuré leurs signes vitaux et évalué les fonctions de leur système nerveux autonome. Il les a ensuite testés dans un environnement libre de pollution chimique et électromagnétique quelques jours avant et après les tests. Il est indispensable qu’on recueille des informations sur comment ces personnes se sentent avant et après l’exposition. Or, dans la presque totalité des études que j’ai lues, ce ne fut pas fait.

L’étude de Rea consistait à exposer les sujets à 11 basses fréquences différentes (0,1 à 100 hertz) et à 10 hautes fréquences (1 kilohertz à 5 mégahertz). En plus de ces 21 expositions, chaque personne fut soumise à cinq fausses expositions (aucune onde). C’est ainsi que le Dr Rea a pu déterminer à quelle fréquence spécifique certains sujets réagissaient. Il a retenu 25 sujets qui n’avaient pas réagi à plus d’une fausse exposition et qui réagissaient (dysfonction nerveuse mesurable par leur iris) à cette fréquence spécifique. Dans la dernière phase de l’étude, 16 sujets n’ont réagi à aucune fausse exposition et ont réagi à cette même fréquence lors de tests à double insu (ni les sujets, ni les chercheurs ne savaient s’il s’agissait d’une exposition réelle ou fausse). Leurs symptômes (notamment une diminution de la fonction pulmonaire et une hausse du pouls) ont duré entre cinq heures et trois jours. Si l’étude était refaite aujourd’hui, 25 ans plus tard, il y a fort à parier qu’une proportion beaucoup plus élevée de sujets hypersensibles serait obtenue, puisque la densité des champs électromagnétiques ambiants est beaucoup plus élevée.

La plupart des études de provocation manifestent une grande méconnaissance de ce qu’est l’électrohypersensibilité. Elles concluent que les sujets électrosensibles faisant partie de l’étude ne ressentent rien, ou bien qu’il n’y a pas de différence significative entre leurs perceptions et celles des témoins, ou bien, la plupart du temps, qu’il n’y a pas de différence d’avec les témoins dans les analyses sanguines, tests cognitifs, ou autres mesures susceptibles de déceler des effets de l’exposition. Donc l’électrohypersensibilité n’existerait pas, et les radiations des équipements de technologie sans fil n’entraîneraient pas d’effets biologiques! Affaire classée!

En réalité, selon l’expert russe Igor Belyaev, la plupart des études sont bidon et faites par des chercheurs financés par l’industrie des télécommunications. Elles « font fi des variables physiques et biologiques qui expliquent pourquoi les faibles doses répétées de RF dans les fréquences des micro-ondes (entre 1 et 300 gigahertz) peuvent être nocives… ou bénéfiques : fréquence, largeur de bande, modulation, polarisation, dose, durée et cohérence du temps d’exposition et de non-exposition, environnement électromagnétique (dont le courant continu terrestre), densité des cellules, génétique, sexe, âge, différences individuelles et autres particularités physiologiques des sujets, présence de métaux lourds… », a-t-il expliqué en entrevue avec l’éditeur de La Maison du 21e siècle, André Fauteux.

Les conflits d’intérêt sont monnaie courante dans les études sur les effets biologiques des champs électromagnétiques, comme l’a démontré en 2006 le chercheur Henry Lai, de l’Université de Washington. Lai a analysé 326 études sur les effets des téléphones cellulaires publiées entre 1990 et 2006 et a découvert que la source de financement pourrait influer sur leurs résultats. Il a d’abord remarqué que la moitié de ces 326 études analysées montraient des effets, et l’autre moitié non. Ensuite, il a constaté que seulement 30 % des études financées par l’industrie avaient trouvé des effets, contre 70 % des études ayant reçu un financement indépendant (de gouvernements, d’organismes subventionnaires, etc.). Les conclusions d’une revue systématique sur le même sujet publiée en 2007 allaient dans le même sens. Ce n’est pas surprenant, étant donné les milliards de dollars que les technologies sans fil rapportent, notamment à nos gouvernements. Ceux-ci vendent des bandes de fréquences aux compagnies de communication sans fil qui paient également des baux pour installer des antennes sur le toit de nos institutions de santé (hôpitaux compris). C’est ce qu’on appelle, comme le soulignait un article de La Presse l’an dernier, à propos de la recherche dans le domaine de l’alimentation, de « la recherche orientée ». 

La campagne de C4ST

Il est essentiel que cette situation cesse. Il faut des études valables et ayant un financement indépendant sur l’impact sanitaire des radiations émises par les équipements de technologie sans fil. Si vous êtes de cet avis, pourquoi ne pas soutenir la campagne que mène ce mois-ci (septembre 2016) l’organisme Canadiens pour une technologie sécuritaire (Canadians for Safe Technology – C4ST)? Il s’agit d’écrire à votre député fédéral, ainsi qu’à la ministre fédérale de la santé, Jane Philpott. Vous trouverez les détails de cette campagne et les informations nécessaires, en français et en anglais, sur le site Moms Who Care (Les mamans s’impliquent). Cette campagne est liée au dépôt, en juin dernier, d’un rapport du Comité permanent de la santé de la Chambre des communes (rien de moins!). Intitulé Le rayonnement électromagnétique de radiofréquences et la santé des Canadiens, il formule 12 recommandations importantes pour nous protéger des RF ainsi que les générations futures. Il demande au gouvernement de tenir compte des effets biologiques de ces radiations et de prendre les mesures qui s’imposent pour protéger les Canadiens, ce qui n’est absolument pas le cas depuis le déploiement massif des technologies sans fil au 21e siècle.

grenouille-dans-chaudronNous sommes les sujets non consentants d’une vaste expérimentation non contrôlée qui inquiète au plus haut point de nombreux chercheurs. Tandis que la technologie se répand à une vitesse folle, le risque est grand que nous soyons comme des grenouilles qu’on fait chauffer tranquillement jusqu’à ébullition dans une marmite, si tranquillement qu’elles ne s’aperçoivent pas de ce qui est en train de leur arriver…

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